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28/01/2008

Les dialogues MSN

La magie, la sorcellerie de l’internet.

Avant, le passage obligé d’une rencontre (dans un but sexuel ou non) était le regard, les yeux, la vue. Qu’on le veuille ou non, la première haie du parcours d’obstacles du jeu de la séduction (car tout rapport humain est basé sur cela) était celui-ci. On dépendait de sa taille, son poids, sa couleur de cheveux, le nombre ou l’absence de ses taches de rousseur, la qualité, la coupe de ses vêtements. Avant même d’ouvrir la bouche, on était jugé classifié, pesé, étiqueté, estampillé « bon » ou « inapte » au service.

Quelques décennies plus tard, le téléphone a permis de limiter, circonscrire cet état de choses à une simple voix. Mais tant de paramètres peuvent transiter dans une tonalité, un timbre, un accent, un souffle, il y avait encore beaucoup de filtres.

 

Alors, la troisième génération est arrivée. Celle des « amoureux de l’an 2000 » comme dirait l’autre. D’abord le minitel, puis internet, ont révolutionné tout ça. De l’écriture, des mots, rien que des mots. Ne plus être assujetti à son physique, sa timidité, sa peur de mal paraître, sa voix trop grave, trop aiguë, son statut social, pour oser intervenir dans une conversation, dire ce que l’on a à dire, aborder quelqu’un sans complexe, exposer ses opinions, argumenter, asséner, rétorquer, répliquer.

 

"Seules leurs mains restent mobiles

Pour se défendre

Ils transmettent par ordinateur

Chacun des battements de leur coeur..."

 

 

L’anonymat du départ a du mauvais, il a du bon aussi. Combien de personnes inhibées, introverties, se sont-elles révélées grâce au « strapontin » qu’offrait la technique ?  Combien de gens qui ne se seraient jamais rencontrés, par rapport également à la distance géographique, ont été mis en contact par les « modules cybernétiques » ? Combien de vies bouleversées, transformées, par le simple hasard d’une connexion électronique ?

Bon, bien sûr, ensuite, il faut bien se retrouver face à face. Pour de vrai. Dans la vraie vie. Dans le réel, hors virtuel. L’aspect physique reprend ses droits. C’est quelquefois désillusion, horreur, stupeur, malheur. Ca peut être aussi éblouissement, consécration, feu d’artifice attendu. Ou bien, tout simplement, naissance d’une amitié tranquille qui se consolide au fil du temps, qui, après les échanges cybernétiques, les joutes par clavier interposé, les débats sur écran, apprend à se nourrir de lumière, de bruits, de couleurs, d’odeurs en un mot. Il faut apprendre à refaire coïncider, non pas l’image et le son, mais l’ « intériorité » et l’ « extériorité ». La forme et le fond. L’envers et l’endroit.

Et puis, la « troisième génération » a appris à affiner tout cela au préalable. Maintenant, tout peut aller plus vite. Photos, voix circulent via le web. Plus besoin d’attendre la rencontre pour VOIR. Et même, vive l’immédiateté, vivent les webcams. La première étape du contact électronique existe toujours, mais elle est vite réduite au minimum question temps avant de passer à la deuxième : « je veux te VOIR » …

Et maintenant il y a les blogs. J’en reviens toujours à ça, pas vrai ? Pour moi c’est une autre étape, qui s’inscrit aussi dans la continuité -ou en marge ? mais en tout cas tout  près- des processus que je viens de décrire. Cette fois, le contact n’est pas direct, en temps réel. On ne « parle » pas avec les autres. On les découvre. Par petites touches. Note après note. On apprend à connaître, à apprécier. La vie des autres est là, séparée de nous par un simple clic de souris. On écarte le voile, avidement. Ce n’est pas du voyeurisme. C’est à la fois plus subtil et plus intime. On a envie de savoir ce que deviennent ces gens qu’on aime, oui, qu’on aime. Sans les avoir vus, rencontrés. Savoir ce qui leur est arrivé, s’ils sont heureux ou tristes, si ce soir ils vont nous faire rire ou pleurer. Nous émouvoir ou nous mettre en colère. Nous plaire ou nous lasser. Mais toujours, ils sont là, tout près et très loin de nous. On lit dans leurs âmes sans pouvoir les toucher avec les yeux, avec les doigts. On connaît leurs pensées et pourtant on  ne les entend jamais. Ou rarement.

Enfin, il reste MSN. Le chat si l’on préfère. Je le mets à part parce qu’il me paraît être l’aboutissement, ou la conséquence, des autres liens cybernétiques. On ne « donne » son adresse qu’à ceux que l’on a choisis. Un dialogue MSN n’est jamais le fruit du hasard. Il s’établit généralement entre deux personnes qui veulent être tranquilles pour pouvoir discuter à deux, avec ou sans cam, avec ou sans contact vocal. Et là aussi, les rapports humains sont subtilement déformés, distancés, décalés.

Comment notre interlocuteur sait-il que l’on vient d’éclater de rire devant une de ses répliques ? Un « LOL » c’est bien fadasse  pour traduire cela non ?

Comment traduire l’envie de pleurer, la moquerie, le reproche, la lassitude ? Les mots ont leurs limites  eux aussi. Dans ces « jeux », deux paramètres sont essentiels pour pouvoir se faire, non seulement bien comprendre, mais aussi ressentir : la clarté et la rapidité. Savoir dépasser les ‘oui’ ‘non’ ‘peut-être’, savoir faire voler les doigts à toute vitesse. La pensée grouille aux extrémités de mes phalanges, vite, vite. Faut voler, ne pas se tromper, savoir utiliser l’art de la majuscule à bon escient, du sous-entendu évident, de la question claire, de la réponse précise, de la pause-réflexion. C’est tout un art. Un jeu aussi, je l’ai déjà dit. Un jeu pervers. Mais passionnant aussi. Plein d’erreurs d’interprétation peuvent se glisser dans les lignes, au détour d’une virgule, ou même d’une émoticône. A nous de les traquer, les circonscrire, exposer nos pensées, nos sentiments, de la façon la plus fidèle possible à ce que l’on ressent.

Vaut-il mieux, avec ses amis, les gens que l’on connaît, nos proches, en passer par le téléphone (lorsque l’éloignement l’impose, bien évidemment) ? Ma foi, je dirais oui et non. Certaines émotions peuvent transparaître par le biais de la voix, et d’autres s’épancher dans des lignes qui se forment sur un écran. C’est très différent. Mais je crois qu’à condition de n’abuser ni d’un biais, ni d’un autre, tout est intéressant. Les moyens de communication à distance se complètent, s’assortissent, se suppléent.

Et je dois le reconnaître, j’aime cela. Je suis content que la technique m’ait permis d’exprimer, d’épancher des choses que je n’aurais pas pu analyser, décrire, il y a 50 ans. J’ai aussi découvert, appris, je me suis enrichi, j’ai écouté, évolué.

J’espère continuer.

Les mondes du réel et du virtuel ne sont pas antithétiques. Ils s’assortissent, si l’on sait tirer parti de chacun d’eux.

17:55 Publié dans Web | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : internet, chat, virtuel

Commentaires

bah voui, mais bon quand même, c'est sympa le contact direct, je trouve, cet espèce de jeu de la vie et de la mort, comme dans une danse, dans un espace, dans un temps dédié ou surprenant, cette surprise... le direct a quand même quelque chose que l'électronique ne peut pas remplacer...

Écrit par : l'Elephant | 28/01/2008

tres beau texte, tout me convient.. je m'en inspirerais si cela est possible. Je retiens qu'une chose c'est bien l'amitié qui peut réunir certaines personnes au dela du sexe....

Écrit par : ami-lyon | 29/01/2008

je ne sais pas ce qu'aurait été ma vie sans certains blogs qui m'ont permis de m'accrocher et me retrouver dans les récits de gens en qui je me reconnaissais au moment où moi je n'allais pas bien.

MSN et surtout les blogs ont changé ma vie, et ça continue encore aujourd'hui comme tu le sais ;-)

Écrit par : Joss | 30/01/2008

@ l'Elephant : j'ai jamais parlé de 'remplacer' tu noteras. Mais l'électronique ouvre de nouvelles portes VERS le direct et le réel.

@ Ami-Lyon : Merci pour ta gentille note, et bienvenue à toi ici, en espérant t'y revoir souvent ! bisous

@ Joss : comme on n'est jamais assuré d'aller toujours bien, c'est en tout cas une consolation très douce quand on passe de mauvais moments, même si rienn ne vaut le contact direct, bien évidemment.
Gros bisous à toi TiTom. Alors ce déménagement, ça avance...?

Écrit par : lancelot | 30/01/2008

Je retrouve dans ces lignes le souvenir des chats au début des années 2000, lorsque c'était l'effervescence! Les gens venaient parler pour rencontrer du monde, pour discuter, virtuellement parfois longtemps avant une rencontre physique. Tout était plus artisanal : il fallait envoyer sa photo par e-mail avec une connexion bas débit, une photo que l'on avait scannée, car pas d'appareil numérique... Les chats étaient sympas, et on n'y venait pas uniquement chercher de la viande fraîche comme cela semble le cas à l'heure actuelle.
Chaque période a ses moments sympas, ses défauts auxquels on s'accoutume plutôt bien. Mais chaque période a aussi ses travers, ses côtés négatifs...
Ainsi vont les nouvelles technologies!

Écrit par : Andesmas | 31/01/2008

Et l'amour au premier instant ? Pourquoi apprendre à se connaître "dis-moi tout de ta vie et je te dirais qui je suis" ?
Il y a tout simplement les amitiés bizarres : on s'aime, on ne sait pas pourquoi. Tu es un proustien dans l'âme qui s'ignore. Moi je suis un balzacien observateur des passions de l'âme.

Écrit par : Panama | 04/04/2008

@ Pan : je ne crois pas au coup de foudre, parce que je ne l'ai jamais ressenti. Mais mon avis n'engage que moi, évidemment.
"Proustien", merci s'il s'agit d'un compliment, ceci dit il me laisse mi-figue mi-raisin. je ne raffole pas du style de Proust (un autre de nos désaccords, un de plus !)
Mais c'est pas grave puisque toi et moi vivons une "amitié bizarre" comme tu la décris : on s'aime, on ne sait pas pourquoi. Voici nos rapports, à toi et moi, résumés en une phrase !

Écrit par : lancelot | 05/04/2008

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