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05/02/2008

Les Terminales Y2 et la ségrégation

Lorsque j’aborde le thème du boulot ici, il m’arrive régulièrement de me demander avant d’écrire « est-ce que ce que je raconte là ne va pas trop faire ‘Vieux Con’ ? ». J’entends par là que les histoires EN BOUCLE d’engueulades avec des collègues, de classes infernales, de photocopieuses en panne, ça déforme un peu la vision qu’on peut avoir du prof en général. Mais  BIEN SUR que mon quotidien au lycée n’est pas fait que de cela, et bien sûr qu’il y a aussi des élèves charmants, du matériel qui fonctionne, et d’autres profs avec lesquels on rigole ! L’ennui c’est que c’est plutôt justement les emmerdes ou les disputes qui donnent matière à des notes "intéressantes" (pour autant que je puisse modestement en juger, bien sûr...). Que la petite Julie, cramoisie d’émotion,  m’ait apporté une rose à mettre dans un vase au début du cours, ou que le blond Cédric m’ait offert d’effacer le tableau parce que « ça salirait vos belles mains, Msieur, ce serait dommage », ou que Brett Musclor, le prof de gym, m’ait proposé de venir chez lui pour que j’essaye son jacuzzi en sa compagnie, j’imagine que vous vous en foutez…

 

(Non, vous vous en foutez pas… ? Vous voulez des détails… ? Eh bien je raconte tout cela dans mon prochain roman « Une vie de prof comblé » que je vous dédicacerai bien volontiers si vous venez  à la séance de signatures, qui aura lieu lorsque le bouquin sera publié… autant dire dans un avenir très proche, lisez bien la rubrique littéraire de Télérama pour ne pas manquer la date).

 

Pour en revenir au Vieux Con et à la réalité, hier en fin de matinée j’ai eu un moment d’incertitude sur l’avenir de la planète…

c3cb7705b9b875e97c371a358470a699.jpgAvec les Terminales Y2, on travaillait sur la ségrégation aux USA, avec comme point de départ une photo prise dans des toilettes publiques en 1950 en Caroline du Nord, avec deux lavabos différents pour les blancs et les noirs.

Puis on a enchaîné sur la ségrégation dans les transports en commun à la même époque, et l’histoire archi-connue de Rosa Parks. Couturière noire d’origine modeste, en rentrant chez elle en bus après sa journée de travail, dans la ville de Montgomery, en Alabama, elle avait vu se répéter un épisode qu’elle avait déjà vécu des dizaines de fois : les noirs étaient assis au fond du bus (comme la loi l'exigeait), les blancs devant, et quand la section réservée aux blancs a été pleine, on a demandé à2aba4e9f1a179eb54115f8cc307af7b0.gif des noirs de se lever pour que les blancs puissent s’asseoir. Rosa Parks a refusé, elle a été mise en prison. Suite à cela, les noirs, aidés par Martin Luther King, ont organisé le boycott des bus de la ville pendant un an. Et comme la compagnie fonctionnait principalement grâce à une clientèle noire, elle a fait faillite, ce qui a conduit les autorités à réfléchir et à imposer la suppression de la ségrégation dans les transports en commun. Ca se passait en 1955.

 

Thomas lève la main : « Franchement, est-ce que la ville n’aurait pas pu trouver un système différent sans en passer par tous ces problèmes ? »

Moi : « Comment ça, un système différent ? »

Thomas : « Ben c’est tout simple, ils auraient dû organiser deux lignes de bus, l’une réservée aux blancs, et l’autre aux noirs, comme ça la question de laisser sa place ou non ne se serait pas posée »

Moi : « Ah bon ? Et tu trouves que ça aurait résolu les problèmes, toi ? »

Thomas : « Ben oui quoi, en plus ça aurait fait de l’emploi pour des chauffeurs de bus noirs, ils avaient tout à y gagner, franchement… »

Moi : « Ah … ? Alors on entérine la situation de ségrégation au lieu de la remettre en question ? »

Quentin intervient : « Ben oui il a raison, Thomas, de toute façon la ségrégation existait déjà dans les toilettes et ailleurs, alors pourquoi ne pas séparer les gens dans des bus différents et puis c’est tout, voilà… »

Moi (estomaqué) « Mais comme ça existait déjà, ailleurs, vous trouvez que ça aurait été plus normal de trouver des petits arrangements de ce style, vous ? Vous savez que la ségrégation existait aussi dans les écoles, et vous vous doutez bien de ce qu’elle impliquait ! Les écoles pour noirs n’avaient pas de sous, et les écoles pour blancs étaient des écoles pour riches, donc il y avait un enseignement à deux vitesses, vous trouvez que c’était juste ? Vous aimeriez avoir la même organisation de nos jours ? »

Quentin (très ‘oh là, vous exagérez’) : « Mais non bien sûr, mais on est en 2008, plus en 1955 ! »

Moi : « Ben oui mais justement ! Si les choses ont évolué c’est peut-être parce qu’entre 1955 et aujourd’hui, il y a des gens qui se sont levés et qui ont tapé sur la table en disant ‘C’est injuste !’  Le changement n’est pas  arrivé tout seul !! »

Thomas (levant les yeux au ciel) : « Mais oui...  mais ça se passait aux USA, d’abord… »

Moi : « Ben oui mais alors ce qui se passe dans les autres pays ne nous concerne pas ? Si on n’est pas directement touchés, on peut se permettre de hausser les épaules… ? »

 

Ce qui m’a rassuré (quand même !) sur le sort du monde, c’est qu’une fille est intervenue en leur disant : « Mais enfin, vous êtes fous ou quoi ? On peut pas accepter des petits aménagements dans un système qui est pourri à la base ! C’est pas pas sous prétexte qu’il ne faut pas faire de vagues qu’on peut accepter des situations pareilles ! »

 

Mais bon, visiblement, Thomas et Quentin n’ont pas été convaincus, même par elle, et ont conservé une moue dubitative. Ce qui m’a mis mal à l’aise, c’est surtout l’idée qu’ils tenaient pour acquis que des situations pareilles étaient loin dans le temps et dans l’espace, et qu’elles ne pourraient pas nous concerner aujourd’hui directement. On est tranquilles sur ce plan en France en 2008, quelle idée de raisonner sur ces faits de société… ?

 

Et si Martin Shephard était allé draguer dans une ville réservée aux homos, ça ne lui serait pas arrivé non plus de se faire massacrer par deux hétéros, qui après tout étaient sur leur territoire, non ? C’était lui qui les a cherchés, les problèmes, non ? J’ai pas eu le courage, ni le temps, de leur poser cette question.

 

Zéro pointé pour le Vieux Con.

Commentaires

Tu fais certainement allusion à Matthew Shepard ?!

Écrit par : Spock | 05/02/2008

Rassure-toi, tu n'es pas un vieux con!!! Je trouve affligeant que dans tous les débats concernant l'éducation, on parle plus d'organisation que d'élévation du niveau de conscience (au-delà du niveau de connaissance, bien entendu). Le droit au souvenir appelle le devoir de mémoire et pas comme une coquille vide "souvenons-nous de nos chers disparus" mais plutôt sur le ton de "sachons pourquoi nous en sommes arrivés là". Au moment où tous les pouvoirs dans le monde s'inscrivent dans l'immediateté d'internet et où on zappe de vie comme de chaîne, ce devoir est encore plus important et déterminant pour ce que nous allons faire de notre monde...ben heureusement qu'il y a des filles pour relever le niveau des petits cons qui pensent qu'à leurs hormones.

Écrit par : L'Elephant | 05/02/2008

Je te rassure aussi, c'est pas un billet de vieux con ! J'y vois pas la condamnation d'une génération, mais plus une alerte sur une certaine perte de repères, la banalisation de certaines choses... Et au final, c'est bien instructif ! D'autant qu'elle est parfois incicieuse, la discrimination : moi, ça me fait toujours drôle, à la piscine que je fréquente, de voir les Noirs en sous-sol, faire le ménage dans les chiottes et les verstiaires, et de voir les petits blancs en surface, faire la suveillance et l'apprentissage... Depuis des années, les visages changent, parfois, mais les couleurs ne varient jamais !

Écrit par : Oh!91 | 05/02/2008

Ca ne fait pas vieux con, sois rassuré! Dès que tu touches à l'Histoire, il faut s'attendre au pire... Quand j'évoque l'abolition de la peine de mort en classe de 3ème, j'ai presque une levée de boucliers devant moi pour me dire qu'on aurait pas dû la supprimer, et que, pour reprendre leur seul et unique argument, "quelqu'un qui a tué, il faut le tuer aussi...". La réflexion ne va pas loin... Et quand, en Géographie, je dois traiter le Japon : "On s'en fout, m'sieur, on ira jamais là bas!"... Il y a un manque d'ouverture, de culture, et surtout dé réflexion de la part de ces jeunes qui pensent que tout ce qui a eu lieu avant leur naissance, c'est forcément loin dans le temps. Quant à la notion d'espace, je pense qu'ils ne se rendent pas compte qu'un événement qui arrive à l'autre bout de la planète pourrait arriver au bout de leur rue... Ils prennent pour acquis ce qu'ils vivent dans leur quotidien, sans forcément comprendre que d'autres avant eux se sont battus, révolutés, fait tuer... Enfin, voilà que c'est moi qui parle comme un vieux con, là ;-)

Écrit par : Andesmas | 05/02/2008

@ Spock : oui, bien sur MATTHEW Shephard, pardon. "Martin", c'était Luther King... Je m'étais un peu trop emballé dans mon délire anti ségrégationiste... LOL

@ l'Elephant : Le pire en plus, c'est qu'en fait au quotidien Quentin et Thomas NE SONT PAS des "petits cons". Ils sont même plutôt gentils et s'intéressent à ce qu'on fait (la preuve!). Et je suis persuadé qu'ils ne sont pas racistes non plus. Simplement, je dirais qu'ils sont "bourrins"... Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, et ne se rendaient pas compte du caractère choquant de ce qu'ils disaient là. Ca s'arrangera pour eux avec le temps, espérons-le.....

@ Oh!91 : C'est la discrimination, encore pire que la ségrégation, parce que, comme tu le dis, c'est beaucoup plus insidieux. Il faut croire que l'ADN des noirs est plus axé 'Serpillière et Eponges' , et celui des blancs 'Leçons de Natation et Roulage de Mécanoches', LOL (rions un peu pour éviter de pleurer...). Ceci dit, pourquoi pas un beau maître nageur noir et sculptural...? Hummm, mon imagination s'envole...

@ Andesmas : Ah, la peine de mort ! Un sujet encore plus difficile à aborder avec des élèves jeunes... Les réactions dont tu parles ne m'étonnent pas... Quant aux réponses par rapport au Japon, c'est consternant... La prochaine fois, fusionne l'histoire et la géographie, et propose leur comme thème d'étude "la Peine de Mort au Japon" comme ça les réactions s'annuleront : soit ils s'en foutront parce que c'est loin et donc ne parleront pas comme des réacs sur la peine de mort, soit ils réagiront violemment en faveur de la peine de mort mais alors ils ne pourront pas hausser les épaules et dire 'on s'en fout, là-bas on n'ira jamais'... TSSST....

Écrit par : lancelot | 06/02/2008

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