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03/03/2008

Histoires du petit garçon

Parmi la liste des « choses » que j’ai toujours détestées le plus, il y a le mépris et l’humiliation.

Des actions, des situations, qui sont encore plus ignobles lorsqu’elles s’exercent sur des enfants.

 

 

Quand il avait 6, 7, 8 ans, le petit garçon allait très souvent chez le dentiste. D’abord pour soigner des dents de lait qui posaient problème, puis pour la pose d’un appareil. Mais ça ne l’ennuyait pas, bien au contraire. Ca se passait à Aix. Le dentiste, il était toujours gentil et rassurant. Il lui arrivait de faire mal, mais c’était très fugace, et puis il y avait une jolie infirmière qui tenait la main du petit garçon s’il avait peur, et puis à la fin des interventions tout le monde le félicitait toujours pour son courage.

Et puis, en bas de l’immeuble du dentiste, il y avait une librairie. Et le papa du petit garçon lui proposait toujours, en sortant, de lui acheter un livre ou un magazine parce qu’il avait été sage. Et que le papa était fier de lui.

Le petit était tout heureux ensuite de rentrer seul le soir à la maison en voiture avec son papa, bercé par le moteur, en feuilletant son Journal de Mickey. C’étaient des moments privilégiés où ils étaient ensemble rien que tous les deux, loin des frères et sœurs… Et puis papa disait que son fils était un grand, qu’il n’avait pas pleuré ou crié comme un bébé, qu’il se comportait comme un homme.

 

 

Un jour le gamin avait apporté à l’école l’album de Mickey acheté la veille et se l’était fait confisquer dans la cour, par un instituteur moqueur. Pour le petit, ça avait été un véritable drame. Personne à la maison n’en avait rien su, mais ça lui avait posé un problème existentiel : il avait perdu le cadeau que lui avait fait son père. C’était terrible. C’était sa faute à lui. Alors, pour se sentir moins coupable, il avait pris 2 francs dans ses économies, le prix du magazine, et les avait glissés dans la poche du veston de son père, sans que celui-ci ne s’en aperçoive. Un geste idiot, un geste d’enfant. Mais un geste qui l’avait aidé à se sentir mieux.

 

 

La cruauté, aussi.

 

 

Lorsqu’il était enfant, mon père a reçu une toupie  pointue dans l’œil droit. Il a perdu la vue de ce côté, donc. Moi je l’ai toujours connu ainsi, avec sa cicatrice à laquelle je ne faisais même pas attention. Mais un jour, alors que j’étais au cours préparatoire, avec deux autres gamins de la classe, j’avais été envoyé au piquet en récréation, pour je ne sais plus quelle bêtise. Les deux autres m’en voulaient, pourquoi, va-t-en savoir ? Et  le premier a dit au deuxième, en parlant de moi : « Tu sais, lui son père a un œil vert » et ils ont ricané ensemble. Je découvrais la méchanceté des enfants entre eux. Je me souviens m’être détourné, par fierté, pour ne pas qu’ils me voient pleurer sans bruit. Je  me souviens de mes larmes qui tombaient à mes pieds dans la poussière. Je me souviens avoir demandé intérieurement pardon à mon Papa, que toutes ses cicatrices ne m'empêcheraient jamais de l'aimer. Mais je n’ai pas réagi, je n’ai rien fait d’autre. Je me souviens. De l’odeur du local à charbon juste à côté de nous. Du goût amer de larmes qui stagnait dans ma gorge. Je m’en souviens.

 

 

Les enfants prennent toujours les choses en plein cœur. On n’est pas préparés, on ne s’est pas « tanné le cuir ». Leurs joies et leurs douleurs sont plus intenses que celles des adultes, toujours. Un mot blessant, une attitude méchante à leur égard, c’est comme de les frapper en plein visage. Ensuite, ils réfléchissent, essaient de comprendre. Ils y parviennent rarement. Alors ils attendent. On passe son enfance à attendre. Attendre celui, celle qu’on aime et qui n’est pas là. Attendre des explications qui ne viennent pas. Attendre après des promesses d’adultes jamais tenues.

 

 

Plus tard, il y a les plus grands : « Tu as envie de jouer avec nous ? Ben non, nous on ne te veut pas… » Et le petit garçon, il fait semblant de s’en moquer, mais il ne s’en moque pas du tout. Il reste dans son coin, il hausse les épaules et s’en va jouer tout seul. Avec son ballon. Ou bien il se construit une cabane, mais c’est difficile, sans copain pour soutenir les planches pendant que lui les clouerait, ou le contraire. Il s’asseoit dans la colline, il regarde de loin les autres qui rient ensemble. Il hausse les épaules, gratte par terre avec une épée qu’il s’est fabriquée. Il se raconte des histoires, il chantonne, il sourit tout seul…

 

 

J’ai beau dire aujourd’hui que je ne veux pas d’enfants, et que le fait d’être homo ne me pose aucun problème par rapport à cela, je respecte profondément l’enfance. Trop, peut-être. La responsabilité d’être père me paraît immense, et lourde. Je ne sais pas si je serais à la hauteur sur la durée, et donc, prudemment, je préfère me défiler. Mais une chose est sûre : j’aime les enfants, j’aime jouer avec eux, partager leurs discussions et leurs joies, plaisanter avec eux. Et surtout, SURTOUT, j’ai gardé en moi ce sentiment très fort : je ne supporte pas de voir un enfant se faire humilier par un autre enfant, ou, pire encore, par un adulte. J’ai déjà été témoin de scènes pareilles, et j’ai toujours réagi violemment. L’humiliation gratuite, c’est bien ce qu’il peut y avoir de plus laid.  Les gamins, la plupart du temps, ne savent pas se défendre, surtout devant des inconnus. Il portent leur cœur dans leurs yeux, leur faiblesse sur leurs épaules. Ils sont purs. On n’a pas le droit de faire certaines choses. On ne crache pas sur les oiseaux.

 

Quand on grandit, par la suite, on apprend à élaborer des mécanismes de défense. On devient soi-même agressif, vindicatif, mordant, méchant même. On apprend à forcer le respect, à l’imposer. On commence à savoir de quels outils on dispose,  en partie humour, en partie  intelligence, en partie talents de comédien. On essaie d’améliorer ce qui ne nous plaît pas en nous, à coups de défis, de conquêtes.

 

 

Mais le petit garçon, il est toujours là. A la fois si proche et si loin de moi. Il ne bouge pas, il ne rit pas, il ne pleure pas. Il me regarde. Avec sérieux. D’un air interrogateur. Il a toujours plein de questions à me poser. Certaines ont trouvé quelques réponses, d’autres, beaucoup trop, n’en ont jamais reçu. Et à travers toutes ces années de vie qui nous séparent, il n’y a pas un jour où je n’essaie de parler avec lui. Sans cesse je lui tends les bras, je lui dis « Viens, viens, viens te réchauffer à moi, viens te blottir contre moi. Je te défendrai, tu n’auras plus jamais mal. Plus personne n’osera t’embêter. » . Il secoue la tête, il baisse les yeux. Il gratte encore le sol du bout de son épée. Il sait bien, lui que ce n’est pas possible. On ne peut pas revenir sur ce qui a été. Mais il me fait signe, de loin, pour m’encourager, me montrer qu’il m’aime bien lui aussi.

 

Il est le seul enfant que j’aurai jamais.

Commentaires

Difficile de commenter une si belle et douce note. Oui, douce, car malgré la dureté de certains propos, il y a de la tendresse... Je ne sais trop quoi dire, alors je vais me taire. Je voulais simplement laisser une trace pour dire que la note est belle...

Écrit par : Andesmas | 03/03/2008

Joliment écrit.
On passe sa vie à attendre... Mais tu le sais, on ne peut pas changer le passé. On dit qu'il "faut" l'accepter pour mieux vivre le maintenant. Le petit garçon devrait rester dans le passé. Il ne s'agit pas de le renier. NON! Il a eu sa part d'existence, l'adulte doit vivre sa vie, maintenant.

Écrit par : MarcelD | 03/03/2008

aïe aïe aïe... vaste sujet...
et j'aime beaucoup la sensibilité que tu y as mis.

Écrit par : orpheus | 03/03/2008

Le goût amer de larmes stagnant dans la gorge, pour rester digne au coeur d'une peine dissimulée, je m'en souviens aussi. Ton texte est magnifique, lancelot. Si beau, si vrai. Préserve-le, le petit enfant qui te rappelle à tes fragilités. Même si c'est avec nostalgie, parce que ce que tu en décryptes fait ta personnalité d'aujourd'hui, tes valeurs. Préserves-le et écoutes-le. Qu'est-ce qu'il te dit, cet enfant là, quand il te regarde aimer ?

Écrit par : Oh!91 | 03/03/2008

@ Andesmas : tu te souviens peut-être que Joss avait un jour écrit une note sur son enfance, à propos d'un mec qui, à l'école, avait pompeusement distribué des cartons d'invitation pour son anniversaire, et l'avait ostensiblement évité dans la distribution ? C'était une note qui m'avait beaucoup marqué. En la lisant, je ressentais exactement les mêmes sentiments qu'aujourd"hui en écrivant la mienne.
Merci à toi.

@ MaercelD : L'adulte vit sa vie, bien sûr, il en est même assez content aujourd'hui. C'est le pett garçon qui a pris les premiers coups, pour que l'adulte, lui, puisse s'épanouir aujourd'hui. Je ne vis pas dans le passé. Mais il reste enraciné en moi, c'est inévitable. On ne peut jamais faire table rase de son enfance.

@ Orpheus. Merci. "Aïe aïe aîe"...? Tu as vécu des expériences similaires, toi aussi, mon grand....?

@ Oh!91 : Merci. Le petit, il me dit de toujours garder mon coeur ouvert et aux aguets. Il me dit de prendre tout l'amour que le monde voudra bien me donner, si c'est possible. Il me dit qu'il y a des moments qui valent la peine, et qu'il faut savoir les saisir au vol.

Écrit par : lancelot | 04/03/2008

Je serais peut être plus cynique que tous, mais le petit garçon qui pleure quand il est humilié, pour moi, n'est pas si loin de celui qui humilie... c'est souvent et seulement une question de force physique, ou de "charisme" de cour d'école. Par contre, je ressens exactement ce que tu décrits lorsqu'un adulte abuse de sa position face à un enfant en l'humiliant, en le traitant par le mépris ou par la bêtise. Moi, je ne veux pas d'enfants, parce que j'ai peur de ne pas savoir les protéger correctement contre les agressions du monde, ou de trop le protéger au contraire et de ne pas lui permettre de grandir....

Écrit par : L'Elephant | 04/03/2008

c'est très bien écrit et tellement vrai... Cette petite histoire du petit garçon qui se sent coupable et donne 2€ à son père ça me fait vraiment pensé à moi...

Écrit par : toony | 04/03/2008

@ l'Elephant : "le petit garçon qui pleure quand il est humilié, n'est pas si loin de celui qui humilie... c'est souvent une question de force physique, ou de "charisme" de cour d'école". :
J'avoue que je n'ai pas compris ton raisonnement, là.

@ Toony : à ton époque, c'est des euros, à la mienne c'était des francs !!!! Aaaah décalage des générations.... que tu nous fais mal...

Écrit par : lancelot | 04/03/2008

Pffouuh ! Je commence à comprendre pourquoi on t’aime tant ;)
Elle me parle ton histoire.
Y’a une petite fille qui traîne dans un coin de ma tête et surtout de mon cœur. Elle avait une tête d'ange mais beaucoup de colère, et même de haine rentrée. Oh!91 la connaît un peu, déjà. Sauf que ton petit garçon avait un papa super gentil, lui.
La petite fille, elle était plutôt mieux dehors à jouer avec ses amis que chez elle, et quand elle était à la maison, elle se réfugiait dans les livres.
C’est pas grave si toi-même tu n’as pas de petit garçon. Tu sais, moi je pourrais en faire un biologiquement, et j’envisage l’adoption. Toi non ?

Écrit par : Fiso | 05/03/2008

@ Fiso : mon Papa était gentil avec moi... souvent. Mais il était loin d'être un père parfait... Si ça t'intéresse et si tu as le temps, tu peux en apprendre davantage sur lui dans ma note 'Coming Out on a Christmas Day'
La Petite Fille, elle s'est est sortie aujourd'hui en tout cas, et elle écrit de bien jolies choses, pleines de joie et d'optimisme, je trouve...
Non, je n'envisage pas d'adopter, ni de faire un enfant. Mais le tien, si un jour tu en as un, il partira déjà avec un sacré atout dans la vie ! Une Maman qui fait du soleil...

Écrit par : lancelot | 05/03/2008

:)
Et plein de tontons !

Écrit par : Fiso | 07/03/2008

Tu n'as pas coupé encore la cordonne entre ce garçon et la personne présente", ça n'est pas par hasard que tu es un prof.

Écrit par : Igor | 09/03/2008

@ Igor : je pense que, prof ou pas, personne ne coupe JAMAIS complètement le cordon entre nous-mêmes et l'enfant qui est en nous. On peut s'en détacher, s'en éloigner, mais jamais le faire disparaître.

Écrit par : lancelot | 09/03/2008

Et j'ajouterai : il ne faut surtout pas !

Écrit par : Fiso | 09/03/2008

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