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08/03/2008

Crotte2be.com

« Contacté par le Figaro.fr, Stephane Kola, fondateur du site Crotte2be.com, qui permet aux élèves de noter leurs professeurs, annonce qu'il va faire appel de la décision du tribunal des référés. Celui-ci a ordonné lundi la suspension de toute donnée nominative sur le site... »

Evidemment, vu mon boulot et ce blog, il aurait été dommage de ne pas en profiter pour exposer mon point de vue dans une sorte de ‘Droit de Réponse’ personnel que je m’octroie à moi-même….

J’ai écouté lors d’une émission télé le Stéphane en question,  collaborateur politique à l’UaimePet, et assistant parlementaire. Une chose me frappe. Incroyable comme ces jeunes mecs-là ont  tous la même gueugueule formatée, stérilisée, nourrie au veau transgénique et au poulet cloné, dans les élevages en batterie de Neuilly et des environs. Que ce soit David M. ou Jean S. ou ce mec-là, Stéphane K., ils affichent tous en permanence ce sourire carnassier et faussement ingénu, dévoilant leur denture Colgate. Costard, mais sans cravate, ça fait plus Djeun’. Bronzage made in Deauville en été, Courchevel en hiver. Ils débitent, tous sans exception, des discours doucereux ruisselants de libéralisme et de bons sentiments en faveur du « progrès » et du « changement ». « Winner », « Fonceur », sont des mots qui reviennent souvent dans leur vocabulaire. Des jeunes louveteaux aux longues canines et au poil lustré.

Dans le débat de l’autre jour j’ai écouté attentivement les arguments du beau Steph’ pour le maintien de son site. Tous basés sur des principes très démocratiques, en apparence :

L’égalité : « Puisque les profs notent leurs élèves, pourquoi est-ce que les élèves ne noteraient pas leur profs ? »

Enoncé comme cela, ça paraît tomber sous le sens. Pourquoi pas, au fond ? Sauf qu’il y a une erreur à la base : un prof ne note pas des ELEVES, il note des COPIES. Quand je mets un 5 ou un 17, j’évalue une performance EN ANGLAIS. Il ne m’est jamais venu à l’idée d’évaluer de façon chiffrée le dynamisme, l’investissement ou la vivacité d’esprit de Thomas, Céline ou Samia.

J’ajouterai également ici que lorsque Thomas reçoit de ma main sa copie avec un 13, il sait que le 13 lui a été attribué par Monsieur Lancelot. En toute transparence. Et je lui remets sa copie en totale confidentialité. Je ne clame JAMAIS les notes à la cantonade. Et en fin de trimestre, lorsqu’ils me demandent leurs moyennes, que je suis obligé d’annoncer oralement (puisqu’elles ne sont pas écrites sur une copie rendue de la main à la main) je demande systématiquement s’il y en a certains qui ne veulent pas que leur moyenne soit connue des autres. Il y a, généralement, deux ou trois ‘honteux’ par classe. C’est un sentiment que je respecte absolument, et je leur communique leur score entre nous, lorsque les autres sont sortis. Ce qui d’ailleurs fournit l’occasion de quelques conseils à l’élève pour s’améliorer.

En revanche, Crotte2be.com permet aux élèves de noter leurs profs dans le plus parfait anonymat, et le site étant ouvert à tous, tout le monde peut comparer les performances de Mademoiselle Huguette Battani, agrégée en économie au lycée Marx Lénine de Châtillon sous Bagneux, et de Monsieur Norbert Marsouin, certifié en histoire géo dans le 16° arrondissement.

L’universalité de certains principes : « En fait cela existe déjà dans d’autres pays, comme l’Allemagne, ou l’Angleterre, et les gens là-bas n’en font  pas toute une histoire. »

Certes. L’esclavage des enfants au Ghana, ou la vente libre d’armes dans certains états américains sont des faits. Même si certains protestent contre ces phénomènes, des tas de gens s’en accommodent très bien. Alors pourquoi ne pas importer en France les mêmes pratiques, par mimétisme ? Puisqu’après tout, apparemment tout ce qui se fait « ailleurs » est bel et bon… ?

La modération : « En Allemagne, ils mettent même une note aux profs sur leur physique ! Et ça passe, vous vous rendez compte… Alors que nous, non, nous n’allons pas jusque-là, le site est très respectueux »

Oui, je suis bien forcé de reconnaître qu’il vaut mieux être atteint de lèpre que du cancer… La première, on en guérit. Ca ne l’empêche pas d’être douloureuse, et surtout, sournoisement meurtrière à long terme si elle n’est pas soignée…

L’émulation : « Sachant qu’ils vont être notés, les profs vont s’efforcer de mieux faire. »

Peut-être. Ou s’enfoncer encore plus s’ils sont fragiles et qu’ils cèdent à la tentation idiote d’aller voir sur le site ce qui est dit sur eux. Il existe des profs je m’en foutistes, bien sûr, comme dans tout autre corps de métier. Mais il y en a aussi beaucoup qui, tout en étant consciencieux, impliqués, travailleurs, ne s’en sortent pas toujours, pour des raisons diverses. On peut jeter la pierre aux élèves, à telle ou telle classe infernale, avec laquelle personne n’arrivera jamais à rien. C’est une réalité. Argument facile ? Soit. Mais il existe aussi des profs –débutants, souvent- qui manquent d’une fibre pédagogique, ou d’un certain charisme, nécessaires pour pratiquer ce boulot dans de bonnes conditions. Ca peut être inné. Mais surtout, et c’est cela qui est important, cela peut également s’acquérir. Grâce à des confrontations d’expériences, dans des équipes pédagogiques soudées. Certainement pas en essayant de faire son mea culpa face à une grille informatique remplie de notations désastreuses écrites par des étudiants anonymes.

La liberté : « Les œuvres littéraires qui sortent sur le marché reçoivent bien des notes, elles aussi. Les auteurs doivent composer avec. Pourquoi pas les professeurs ? »

Il est exact qu’un roman, un essai littéraire mal notés, cela doit être douloureux pour un romancier, un journaliste, un écrivain qui y auront mis tout leur cœur. Mais je ferai aussi remarquer que, même si l’on ne publie pas pour s’enrichir, un livre se vend. Sa vocation première n’est certes pas d’être un produit de consommation, mais il en est un AUSSI. Les consommateurs peuvent s’informer et réagir. Un prof, il ne vend pas ses cours. Il est vrai que certains trouveraient intéressante l’idée de payer les profs au mérite, et à la qualité de leur enseignement, et donc d’introduire, d’une certaine façon,  le libéralisme (économique, bien sûr) à l’école. Voilà.

Et si le salaire d’un Président était directement proportionnel à sa côte de popularité, aussi ? C’est une idée que je trouve vraiment intéressante, de par les temps qui courent….

La bienveillance : « Au bilan, depuis que le site a été lancé, il ressort qu’en moyenne les profs sont vraiment bien notés et donc aimés par leurs élèves. »

Tu penses. Sauf que le malheureux qui consulte le site et se voit au-dessous de cette fameuse ‘ bonne moyenne’, va se sentir mal dans sa peau (cf rubrique « l’émulation »). Et puis, comment éviter le phénomène du « règlement de comptes » ? Comment éviter qu’Audrey, furieuse de sa note au dernier devoir de maths, n’aille massacrer sur Crotte2be son prof, M. Muzo, pourtant archi-consciencieux par ailleurs ? Et comment éviter aussi le phénomène inverse ? Des profs qui,  affolés par la dérive assassine du site, se noteraient mutuellement à la bonne franquette pour propulser le compteur de leur moyenne vers les étoiles ? Ou, encore plus grave, de l’auto- torpillage mutuel entre profs qui se détestent ? On nage en plein délire…

J’ai pris 10 minutes l’autre jour sur mon cours pour discuter de la question avec les terminales Z5, la classe que je préfère, pleine d’élèves très matures, sérieux et intelligents. Ils me disaient que l’idée de l’évaluation du professeur par l’étudiant n’était pas mauvaise à la base, mais ils reconnaissaient que le principe du site  était très foireux en soi. En définitive, ils auraient préféré pouvoir pratiquer cette appréciation lors de tables rondes qui seraient ouvertes chaque année entre eux-mêmes, le professeur concerné et un inspecteur. Le débat serait alors plus transparent et constructif. Pourquoi pas ? Mais cela supposerait une organisation démente…

Histoire vraie : je sortais de ce cours-là le sourire aux lèvres quand pile poil, je suis tombé sur Odile, une collègue prof d’éco, qui sans même savoir que je venais d’aborder le sujet, me dit : « Lancelot, je suis allée voir le site où l’on note les profs… » je l’ai interrompue aussitôt « Tu es malade ?? Tu tiens à déprimer ??? Moi j’ai décidé que jamais au grand jamais je n’irais voir ! » Alors elle : « Mais non justement, je voulais te dire ! Tu es super-bien noté dessus ! »

Cocorico. Mais il n’y a aucune gloriole à en retirer, kirikiki. Si, juste avant qu'Odile ne se connecte, le site avait été visité par Ingrid ou Samir, à qui je distribue régulièrement des 16 et qui participent toujours, oralement,  avec un grand sourire, il n’y a rien de magique en cela. En revanche, Jean-Marc et Muriel,  je les avais flanqués à la porte du cours la semaine dernière avec perte et fracas et après une bonne remontée de bretelles, suite à leur huitième fou-rire pendant une séance d'analyse audio où ils déconcentraient tout le monde. Que se serait-il passé si, au CDI, au lieu de rédiger la punition bien chiante que je leur avais infligée, ils s’étaient connectés sur internet pour déverser leur bile haineuse à mon sujet ? Odile n'aurait sûrement pas eu l'occasion de me vanter mon merveilleux bilan sur Crotte2be.

Merci Monsieur Kola, pour avoir voulu transformer l’Education Nationale en jeu de télé-réalité où l’on tire sur les maillons faibles, à défaut de pouvoir les éliminer. Mais réservez vos brillantes trouvailles émulatrices aux membres du gouvernement dont vous êtes l’ami. En ce moment ils en ont bien besoin…

Commentaires

M.Lancelot, je suis pétrifié ! Ma voix est coincée, c'est vrai ? Le film d'horreur se réalise ? Les éleves vont éduquer les profs à partir de maintenant ? Et nous allons vendre même la profession et la dignité ? Tu m'as donné un très bon sujet pour traduire aux hongrois pour leurs montrer où ils sont rentré (à un Europe décadent).
Je suis très impressionné aussi par ton sujet et ton style. Juste comme je préfère : sujet politique-merdique qui te chatouille et qui tire des émotions cinique-amère et tout ça longment analysé. Et comme je fais : mots clés soulignés. Par contre, on a une grande différence : l'emploi de la langue et le grammaire, t'as un avantage :)
Quand j'ai vu ton image, j'ai constaté avec un sourir que tu veux dire la même chose au dessous comme moi.
Je reviens...

Écrit par : Igor | 09/03/2008

@ Igor : merci beaucoup. Pour la langue et la grammaire, tu t'en sors très bien apparemment. Je ne risquerais pas de faire la même chose en hongrois ! LOL

Écrit par : lancelot | 09/03/2008

Comment appeler ces dérives ? La sarkozysation de la société et des esprits ? C'est intéressant ce sujet, parce qu'une valeur que tout le monde promeut, qui apparait inattaquable, qu'on nous revend à coup d'audits et de méthodologie manageriale : la culture de l'évaluation, montre en fait ses limites. Il faut évaluer, tout évaluer, donc il faut des critères, il faut comparer à des objectifs, tout doit devenir quantifiable, monayable... et au total, il y a tout un aspect, qui tient au liant, au lien, à l'humain, au subjectif, à l'émotion, au sensible, qui devient invisible et inopérant. Je la vois à l'oeuvre, cette culture-là, gagner les rouages de l'administration territoriale pour laquelle je travaille, et j'ai l'impression qu'on y perd beaucoup, des formes de travail et des modes de rapport au public qui pourtant faisaient l'originalité du service public, et auxquelles je suis attaché...

Écrit par : Oh!91 | 11/03/2008

@ Oh!91 : A nous de résister, donc, tant qu'on le pourra -même si la bagarre promet d'être rude, et si l'issue plus que douteuse... Mais avons-nous le choix ? Pouvons-nous faire autrement ? Accpeter passivement ? Certainement pas...

Écrit par : lancelot | 11/03/2008

En fait, cette résistance qui a accouché mon idée de créer un blog. Résister à ce système en parlant des problèmes et envoyer les pensées avec valeur au monde...
Biz

Écrit par : Igor | 13/03/2008

Tu as bien raison, Igor, continue !

Écrit par : lancelot | 13/03/2008

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