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30/04/2008

Les pages oubliées 3° partie

Lundi 21 janvier 1991

18H

 

Je viens d’appeler « là-bas » et c’est bien sûr sa femme qui m’a répondu. D’avoir entendu sa voix pour la première fois me l’a rendue soudain plus humaine, moins étrangère. Elle n’est pas mon ennemie. Je n’arrive pas à lui en vouloir. Ce n’est pas elle qui retient Franck, c’est lui qui se retient tout seul. S’il le voulait vraiment, il pourrait me donner plus souvent de ses nouvelles. Bien sûr, je lui ai raccroché au nez, mais pendant deux secondes, j’ai presque eu envie de lui parler. Tu imagines la conversation : « Je suis Lancelot, il ne vous a jamais parlé de moi ? Je l’aime et il dit qu’il m’aime. Ca vous choque ? Ce n’est pas si grave, vous savez…. Moins grave pour vous que pour moi, en tout cas. Vous, vous l’avez, et moi je n’ai rien du tout. Alors je ne vois pas où est la différence. Si ça vous gêne d’être mariée avec un homme qui aime les hommes, divorcez. Et si ça ne vous gêne pas,  alors ce n’est pas la peine d’en faire un potage. Je vous jure que je ne tiens pas à vous faire du mal. A la limite, je préfèrerais qu’on soit bons amis. Oui, évidemment, le problème c’est que ça vous fait un choc. Vous ne vous doutiez de rien. Vous n’êtes pas très futée, soit dit en passant. Mais moi non plus je ne suis pas futé. Si j’avais su, je n’aurais pas choisi n homme marié. Mais on m’a pas tellement laissé choisir, vous savez. Ca s’est présenté comme ça. On s’est fait avoir tous les deux. Franck reste avec vous, mais il n’est pas heureux. Et avec moi il l’est, mais il ne peut pas rester.

 

 

J’avais été remué par deux réflexions que des mecs m’avaient faites :

Marc : « il ne quittera jamais sa famille pour revenir vers toi »

Michel : « Les hommes mariés te prendront tout et ne te donneront rien ».

Quand je me les répète, ces deux phrases, ça ne me fait plus aussi mal qu’au début. C’est peut-être bon signe ? Signe que mon cœur commence à admettre ce que mon esprit sait depuis longtemps ?

 

 

Je comprends mieux à présent pourquoi j’écris ces pages. Oui, bien sûr, pour ne pas oublier, pour graver ce que je vis depuis bientôt six mois. Mais en même temps, c’est pour me donner un semblant d’identité, ne pas me noyer dans mon amour pour lui . Tout cet amour, j’essaie désespérément de le canaliser à travers l’encre, de le faire sortir de moi, couler sur le papier, afin qu’il n’envahisse pas tout mon être. Ces feuilles sont des sortes de saignées rendues nécessaires. Quand je cesserai d’écrire, c’est que je n’aurai plus mal, parce que l’amour se sera tari. Je veux croire qu’il se tarira un jour. Parce que de toute façon, personne ne boit à cette fontaine. C’est peine perdue.

 

 

J’ai relu ces lignes il y a quelque temps. Je me répète souvent « je vais m’en sortir » « je progresse » « je finirai par y parvenir ». Bon, peut-être, et alors ? J’essaie de me battre avec les armes dont je dispose. Un cœur, un stylo. Ca ne concerne que moi. Moi face à moi. Lancelot qui aime face à Lancelot qui rationalise. Par moments, leur combat est si violent que j’ai mal physiquement. Mais quelle que soit l’issue, j’espère simplement qu’il y en aura une, rapide.

 

 

Je ne crois pas –finalement- que Franck lira jamais ces lignes. D’abord il n’en aurait jamais la patience. Ensuite, ce serait vraiment un très mauvais plan de ma part. Ma seule pauvre arme face à lui, ce sont ces pages gribouillées, un secret misérable. Ce n’est même pas un secret, puisque je vide ici tout ce que je ne peux lui dire, vu qu’on se parle trente secondes une fois toutes les trois semaines ; Alors, pour compenser, pour ne pas avoir l’impression de tourner trop à vide, j’écris tout mon amour pour lui. Au moins ça aura l’avantage de ne pas le lasser, puisqu’il n’entend rien, de cette façon-là.

 

 

Franck, pardonne-moi, mais il est des moments où je ne peux croire que tu m’aimes vraiment quand tu me laisses souffrir seul, ainsi, sans nouvelles. Voilà plus de deux semaines que je ne sais rien, que je commence à avoir mal comme lors de mes précédentes crises. Et pourtant tu sais que je souffre lorsque je reste longtemps sans rien savoir de toi, je te l’ai déjà dit. Moi pour rien au monde je ne voudrais que tu souffres. Je ferais n’importe quoi en mon pouvoir pour t’aider. Toi non. A chaque fois que je te fais des reproches en ce sens, tu me réponds : « Je n’ai pas pu » « Ce n’était pas possible » « Que veux-tu que je fasse ? ». Ce que je veux, c’est que tu essaies au moins de m’aider un peu. Je ne peux pas croire que ton travail et ta famille te soient sur le dos 24 heures sur 24. Cela, je ne peux l’admettre. Tu pourrais m‘appeler depuis des cabines si tu le voulais  VRAIMENT. Puisqu’il paraît que ce que tu veux, tu l’obtiens. Eh bien puisque tu ne m’obtiens pas, c’est que tu ne me veux pas. Mais au moins dis-le moi en face une bonne fois. Alors tout sera clair.

Si un jour j’ai le courage de rompre, voilà le dernier mot que j’aimerais t’envoyer :

 

 

Toi tu es pareil au vent et moi je suis comme le lion. Tu as déchaîné la tempête, le sable qu’elle a soulevé a brûlé mes yeux, et la terre de ma vie est desséchée. Je t’ai défié par mes rugissements auxquels tu es resté sourd. Mais apprends, plus que tout, ce qui nous différencie : moi, comme le lion, je reste à la place qui est la mienne. Alors que toi, pareil au vent, tu ne sauras jamais quelle est la tienne. 

 

 

Dimanche 17 février

15h10

 

Aujourd’hui, juste une petite pensée qui a jailli en moi à l’improviste, mais comme je l’aime bien, je veux la retenir en l’écrivant ici : c’est peut-être parce que je ne m’aime pas assez que je cherche à me faire aimer des autres.

Commentaires

Janvier 91, je m'inquiétais pour le bébé que j'attendais (et j'avais raison :)). J'aime bien te lire.

Écrit par : Valérie de Haute Savoie | 30/04/2008

Je te l'ai toujours dit : quand on ne s'aime pas soi-même, on ne peut pas aimer les autres.

Et il me semble que tu as fait de gros progrès sur ce point depuis cette époque.

Écrit par : panama | 30/04/2008

@ Valérie : Il est tiré d'affaire, maintenant, ce beau petit... C'est l'essentiel.... On est mieux dans nos pompes aujourd'hui toi et moi qu'il y a 20 ans... Prendre de l'âge a du bon, parfois...

@ Pan : J'espère en avoir fait. C'est vrai que je m'aime un peu plus qu'avant. Mais les progrès, on n'en fait jamais assez à son propre goût.

Écrit par : lancelot | 30/04/2008

C'est beau d'exhumer ces textes et de nous les donner à lire. J'y retrouve une certaine façon de vivre et de souffrir dans l'attente de l'autre, dans la quête de l'inaccessible, dans l'envie d'être compris sans dire, j'y retrouve une forme de douleur qui m'a souvent accompagnée, que j'ai sans doute parfois choyée inconsciemment parce qu'elle me permettait de m'éprouver, elle était ma preuve d'existence, cet élan dévastateur mais d'où l'on ressort finalement plus fort.

Écrit par : Oh!91 | 09/05/2008

@ Oh!91 : Merci à toi. Est-ce que cette douleur était "ma preuve d'existence" à moi aussi ? Très certainement, à l'époque... Mais la suite nous apprend qu'on peut aussi se prouver "vivant" dans le bonheur et la joie de l'amour partagé. C'est un des plaisirs achoppés au fait de grandir, de mûrir, et même de vieillir.
L'attente de l'autre n'est pas toujours une quête d'inacessible. N'est-ce pas ? L'inacessible, on finit toujours pas y accéder, pour peu que l'on soit patient....

Écrit par : lancelot | 09/05/2008

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