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25/05/2008

Cauchemar en gris

Vendredi 18h. Je trouve un prospectus dans la boîte aux lettres : "Redécouvrez vos anciens films sur DVD, possibilité de transferts (super 8, VHS, V2000) tarifs intéressants, contactez-nous au …" suivent une adresse et un numéro de téléphone à Montpellier.

Tiens, c’est bien, ça, quand j’étais ado on avait un magnétoscope V2000 à la maison, qui a rendu l’âme depuis belle lurette, mais j’avais enregistré un certain nombre de films introuvables aujourd’hui, même sur Amazon, et si mes parents ont conservé les vieilles cassettes, ça pourrait être intéressant.

Je décroche illico le téléphone et j’appelle la maison (dans les Bouches du Rhône) mais ça ne répond pas. Bon, ils sont partis, comme tous les vendredis soirs, à leur maison de campagne dans le Vaucluse. J’appelle, là-bas, je tombe sur le répondeur vocal. OK, ils sont en route. Je retenterai le coup plus tard.

 

 

 

20h, je réessaie. Le Vaucluse ne répond toujours pas, non plus que les Bouches du Rhône d’ailleurs. Le trajet prend normalement 1h40 environ, ils étaient probablement partis avant 18h, au fait... J’appelle ma sœur à Marseille. Non, elle n’est pas au courant de projets particuliers. D’ailleurs, depuis deux ou trois ans mes parents ne sortent plus tellement, sauf à certaines occasions comme la St Sylvestre. S’ils sont invités chez des amis, ça se passe en général à midi, pas le soir. Et comme ma mère a été opérée de la hanche l’an dernier, des longues marches ou une station debout prolongée lui sont évidemment impossibles, ce qui limite encore leur autonomie. En gros, leurs seuls déplacements sont ceux qu’ils font de façon hebdomadaire entre leur maison et leur chalet du Vaucluse, le week-end.

Ma sœur et moi décidons d’un commun accord d’essayer de les rappeler régulièrement sur leur fixe. Mon père n’a pas racheté de portable depuis que le dernier qu’il possédait s’est détraqué.

 

 

 

23h : Ma sœur me rappelle, angoissée. Toujours pas de nouvelles. Je dois dire que je commence à sérieusement baliser moi aussi. Le plus inquiétant est que lorsque nous appelons, le téléphone sonne, puis le répondeur vocal sur la ligne se déclenche, avec cette voix sirupeuse pré-enregistrée « Votre correspondant ne peut être joint actuellement, veuillez laisser un message, gnia gnia gnia… »

On envisage ensemble les éventualités possibles. S’ils étaient restés dans les Bouches du Rhône, on les aurait eus au téléphone. S’ils avaient eu un accident en route (même grave, en mettant les choses au pire, si les deux avaient été sérieusement blessés) on aurait été prévenus par les pompiers ou l’hôpital, forcément. Ou bien, leur téléphone dans le Vaucluse est en dérangement. Mais si c’est le cas, pourquoi est-ce qu’il sonne et déclenche le répondeur sur la ligne ?

La dernière éventualité, c’est celle à laquelle on n’ose pas penser : ils sont âgés, et le chalet est isolé…. ils auraient pu être agressés et inconscients, voire pire, à côté d’un téléphone qui sonne à vide. L’horreur de l’horreur.

 

 

 

Minuit. Toujours rien. Ma sœur et moi, en ligne pour la 10° fois, examinons nos possibilités d’action : on peut se rendre au chalet. Le problème est qu’elle, comme moi, sommes à 150 km de là-bas. Ou bien, qui est-ce qu’on pourrait contacter, pour gagner du temps ? Je connais le nom de leur voisin dans le Vaucluse, mais je ne le trouve pas sur l’annuaire. Il doit être sur liste rouge. Je ne connais pas le nom de leurs amis du coin. Il y a bien un garagiste qui habite dans le village et qui m’avait dépanné, une fois. Qui plus est, lui et sa femme connaissent bien mes parents, leurs rapports sont amicaux et dépassent le simple cadre commerçant-client. Mais bien sûr pour cela il faut attendre le lendemain matin.

Je rassure ma sœur : il ne faut pas paniquer, il s’agit sûrement d’un simple problème de ligne téléphonique. Je rappellerai le lendemain dès la première heure et je la tiendrai au courant de ce qui se passe.

 

 

 

Samedi, 7h. Après une mauvaise nuit (je m’étais réveillé dès 5h30 sans pouvoir me rendormir), j’essaie encore. Pas de réponse chez mes parents.

 

 

 

8h, j’appelle le garagiste. Pas de réponse non plus, je tombe sur son répondeur. Et s’il n’était pas ouvert le samedi ? Comment se renseigner ? L’angoisse monte, monte. Je n’ai pas le courage d’attendre 9h. Cette sonnerie sans personne sur la ligne, et ce répondeur qui se déclenche à chaque fois ont l’art de faire monter la pression. Appeler la gendarmerie de là-bas ne servirait à rien, ils n’interviennent jamais avant 48h lorsque des gens disparaissent.

La solution la plus radicale et la plus claire, c’est d’y aller. Mon TiNours acquiesce immédiatement. On devait faire des courses, du ménage, des copies. Tant pis pour les courses et le ménage, ça se fera plus tard. J’emmène tout de même les copies en route, ça me permet de ne pas trop laisser mon imagination délirer pendant le temps du voyage. 1h45 tout de même. On peut en échafauder, des hypothèses, pendant un trajet. Les histoires genre « Faites entrer l’accusé » on a beau se dire que ça n’arrive qu’à la télé, elles repassent en boucle. D’autant que ma sœur m’avait raconté qu’elle avait récupéré à l’hôpital il y a trois semaines un couple de personnes âgées, la dame dans le coma et son mari gravement blessé au visage et aux yeux. On avait sonné chez eux dans la journée. « C’est pour le bouquet de fleurs ! » Ils n’en avaient pas commandé mais la voix derrière la porte avait ajouté « de la part de votre fils ! » et comme ils ont un fils dentiste à Aix, ils ont ouvert… et se sont fait attaquer par des malfrats qui en voulaient à leur argent. Abominable.

 

 

 

8H45. Départ tambour battant. Je n’ai pas le courage d’attendre 9h, heure possible d’ouverture chez le garagiste, et d’ailleurs, qu’est-ce qui nous garantit qu’il est ouvert le samedi matin ? Les chances sont minces, et en effet la suite nous a confirmé qu’il ne fallait pas compter sur ça.

J’ai aussi un autre film en tête : et si on arrivait là-bas pour trouver la maison fermée, sans voiture devant, et sans nouvelles ? S’ils avaient disparu sur l’itinéraire entre les Bouches du Rhône et le Vaucluse ? Et vas-y pour les scénarios à la sauce Christophe Hondelatte qui se mettent à bourgeonner dans mon crâne enfiévré…. !

 

 

 

La pression est montée jusqu’à ce qu’on atteigne le chalet. J’ai jailli de la voiture, et quand j’ai vu mon père, puis ma mère en sortir avec une mine ahurie, j’ai eu l’impression qu’on m’enlevait un poids de 800 kgs des épaules. TiNours est allé donner des explications, dire bonjour. Moi, j’ai pas pu. Je me suis détourné et j’ai chialé, comme un gamin, pendant 5 bonnes minutes. Les grandes eaux. La totale. Putain que ça faisait du bien. Ouvrir les écluses. Laisser s’échapper toute la peur accumulée. Déboucher la bonde. Ouste, à l’égout, tous les vilains phantasmes, les idées hideuses, les images d’horreur. C’était fini. Laisse couler, disparaître, s’évacuer tout ça. Sang, larmes, objets brisés, vêtements déchirés, allez, à la trappe. Pas pressé de vous voir remonter à la surface de mes eaux stagnantes. La vie reprend ses droits, le fleuve se remet en mouvement, glouglou, glouglou. On a rouvert le barrage.

 

 

 

Il s’agissait bien évidemment d’un problème de ligne de ces p*** d’enc*** de P&T de m***. Ce n’était pas la faute de mes parents, ils ne pouvaient prévoir qu’on allait essayer de les joindre ce week-end, car ils m’avaient déjà appelé jeudi soir pour me remercier de la carte que je leur avais envoyée d’Irlande. Ils savaient que leur téléphone déconnait, et avaient signalé le problème, mais sans espoir qu’il soit réparé avant lundi. Mais surtout, SURTOUT, ce que je trouve inadmissible c’est que dans un cas pareil on devrait tomber sur un enregistrement disant que la ligne est en dérangement, et non pas sur le répondeur vocal de la ligne qui laisse présager tout et n’importe quoi.

 

 

 

Bien sûr, j’ai passé un coup de fil à ma sœur qui avait elle aussi bouleversé ses plans pour la journée en attendant que je la recontacte.

Ils m’ont foutu une sacrée trouille, mais je crois que je le leur ai bien rendu. Je revois mon père hier, et ses grandes mains maladroites sur moi : « allons, allons, calme-toi, c’est fini…. » Ma mère qui essayait de plaisanter pour donner le change (rapport à ses yeux à elle un peu rouges) « Alors, vous avez cru que nous étions mouris… ? » (que tu es drôle, Maman, je raffole de ton humour !). Enfin bon. Halte au pathos. Chez les Lancelot and Co, on est beaucoup plus habitué à la déconnade et aux vannes. La tragédie, c’est un mode sur lequel on est handicapés pour fonctionner. En famille, on n’a pas les gènes adéquats. En solo, oui, mais dès que nous nous réunissons, un fusible se met automatiquement en place pour éviter les effusions. Rigoler oui, pleurnicher non.

 

 

 

De cet épisode, nous avons, mes parents et moi, tiré de nouvelles règles pour l’avenir :

 

 

 

-penser à appeler le 10 14 avant tout pour demander si la ligne du correspondant est VRAIMENT en dérangement. Mais, si les fils ont été coupés au préalable, le fait de savoir que la ligne est HS n’est guère plus rassurant en soi. Enfin c’est tout de même mieux qu’une imbécile de boîte vocale se déclenchant inexorablement.

-j’ai noté un certain nombre de numéros de connaissances et amis à eux, sur le village, que l’on peut appeler en cas d’urgence. Notamment celui du voisin sur liste rouge, que mon père avait dans son agenda. (Ceci dit, comme me l’a fait remarquer TiNours sur le chemin du retour, ça n’aurait pas servi à grand-chose d’appeler le voisin si la totalité du quartier était en dérangement suite à une coupure sur la ligne).

-on passe au régime stalinien : mes parents devront à l'avenir, avant de monter dans leur chalet le week-end, donner un coup de fil (quitte à laisser un message sur le répondeur si nous ne sommes pas là)  en indiquant leur heure de départ. Même système à l'arrivée.

-obligation pour eux, à court terme, de racheter un téléphone portable.

 

 

 

Et en conclusion : une mention spéciale à Mon TiNours, qui en l’occurrence a été exemplaire : rassurant, réactif, plein d’idées pertinentes, excellent chauffeur. Une épaule parfaite où s’appuyer en cas de pépin. Merci à toi, mon homme à moi. Merci.

 

 

 

 

Post-scriptum : si vous vous souvenez de ce que je disais au début de cette note : j'ai oublié aussi de dire que mon père n'avait pas conservé mes vieilles cassettes Video2000 et que donc je ne pourrai pas me les faire graver en DVD ! Dire que si je n'avais pas reçu ce prospectus dans la boîte, vendredi, je ne les aurais même pas appelés et que tout ce patacaisse ne se serait pas déclenché....! Pour rien, au final...

Commentaires

Quelle horreur ! Depuis que ma fille est en Hongrie, j'ai eu deux fois un coup de gros stress comme ça et c'est affreux à vivre sur le moment. Ensuite c'est vrai que la vie semble vraiment belle.
Chez nous aussi, surtout pas de pathos SURTOUT PAS ! Un jour alors que nous n'avions plus de nouvelles de mes parents depuis un mois, j'essayais de les joindre, mes frères et soeur aussi et lorsqu'au bout de deux jours je les ai enfin eu au téléphone, mon père n'a eu que cette phrase "j'espère tout de même que l'on est encore libre de faire ce que l'on veut !"
Ton amoureux est vraiment quelqu'un de bien.

Écrit par : Valérie de Haute Savoie | 25/05/2008

Et ben, quelle frayeur ! Je comprends ta flippe, moi je vais vite à imaginer le pire !
J'espère que tu as une bonne boîte de chocolats sous la main pour te remettre de tout ça ... ou un bon pastaga bien frais !

Écrit par : Fiso | 25/05/2008

Expérience de la vie. Horrible, certes. Mais tragique, non, heureusement.

Droit devant Lancelot, droit devant =)

Écrit par : Lunaboy | 25/05/2008

c'est quand on deviens le parent de ses parents que la vie marque vraiment son avancée. Je me serais inquiété comme toi en d'autres circonstances, c'est d'ailleurs ce qui m'arrive dès qu'un de mes amis disparait de mon collimateur....

Écrit par : l'Elephant | 25/05/2008

ouf.

voilà une note qui tient en haleine. quel soulagement ce doit être. ça aide à relativiser les petits tracas quotidiens.

Écrit par : Joss | 26/05/2008

So that's why there was no one at home on Saturday noon ! What a horror story.

I can relate... or at least my sister. About three years ago our mother - who lives alone and must have been 93 or so at the time, had some funny turn and was taken off to hospital for observation early one morning. She tried to ring my sister, who always rings her before going to work, but the phone just rang... or seemed to. Then my sister tried to call our mother to no avail, and when she had no answer, drove up - about 20 km - to find the house empty. Police etc. no help at all (perhaps your mother has gone for a walk - at 8.00am ?!- or gone to see friends...). Eventually contact was made, but my sister was sure that it was all over. It turned out that both phones were out of order.

I only heard about it the next day, when our mother was safely back home.

All's well....

Écrit par : Johnn | 27/05/2008

On va échanger nos parents, tu vas voir un peu ce que c'est : mon père va mourir une fois par semaine en général et ma mère imagine toujours la fin du monde.

Dis-moi... t'as eu peur quand je t'ai dit que je partais au Nicaragua ?

Écrit par : panama | 27/05/2008

@ Valérie : mon père aurait eu la même réaction que le tien (enfin ce que tu me dis dans ton commentaire) il y a quelques années. Mais sur ce coup-là, ils ont compris. Passé un certain âge (et même avant) il est tout de même normal de tenir les proches au courant, sinon de nos faits et gestes, au moins de nos déplacements... Ca n'empêche pas de "faire ce que l'on veut"....

@ Fiso : Bah, il y a d'autres moyens de se détendre, plus naturels et moins caloriques... LOL

@ Lunaboy : YES ! The show must go on ....

@ L'Elephant : ...et, contrairement à ce que dit le vieil adage, ce n'est pas en tuant ses parents que l'on devient adulte, mais en tuant l'enfant de ses parents, une cible beaucoup plus difficile à atteindre. Enfin bref, mon but à l'heure actuelle n'est pas de devenir adulte (je pense que c'est fait depuis quelques lunes) mais bien plutôt de conserver tout le monde vivant et en bonne santé les plus longtemps possible... Beaucoup plus prosaïque....

@ Joss : c'est vrai ! Sur le chemin du retour, j'étais beaucoup plus détaché et moins énervé sur les quelques copies "nulles" qui me restaient à terminer.

@ Johnnie : two phones out of order at the same time...??? Fate has those tricks sometimes....
And, yes, that is why we weren't home on Saturday, we got your message when we came back.

@ Pan : Euh...! Merci, mes parents me suffisent, je te laisse gérer seul les tiens (enfin, avec ta soeur).

Ben oui tu penses ! Quand tu étais là-bas, je récitais mon chapelet 800 fois par jour (même au lycée, en cours) et tous les soirs je sanglotais sur mon oreiller, et je le mordillais de frustration, en gémissant ton nom....

Écrit par : Lancelot | 28/05/2008

@ Lanc' : j'adore ta réponse. Surtout la fin.

Écrit par : panama | 28/05/2008

Quelle histoire. A ta place, je me serais liquéfié tout pareil... Pourtant, on le sait, les sales histoires, elles tombent toujours quand on ne s'y attend pas. Dès qu'on commence à s'inquiéter, il y a une loi quelque part qui dit que c'est pour des clopinettes. Mais on a beau connaître la loi, rien à faire... Ta note se lit comme un thriller. J'ai flippé un max à un moment donné. Même si je savais qu'il ne s'était rien passé de grave, on se laisse prendre par ton récit. Ouf ! je suis soulagé que ça se termine juste par quelques larmes, et de bonnes résolutions !

Écrit par : Oh!91 | 01/06/2008

@ Oh! Merci, c'est sympa. Mais tu sais, je doute de la validité universelle de la loi que tu énonces : "Dès qu'on commence à s'inquiéter, il y a une loi quelque part qui dit que c'est pour des clopinettes" Ce serait trop facile, il suffirait de s'obliger à flipper pour tout pour éviter les malheurs ... LOL !

Il est vrai que "ça arrive toujours quand on s'y attend le moins". mais quelquefois, on a raison aussi d'avoir la trouille. Rien n'est prévisible, hélas.

Écrit par : lancelot | 02/06/2008

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