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17/06/2008

Des larmes

Ce matin, oraux de BTS. Des étudiants qui viennent exposer ce qu’ils ont fait comme stages ou actions, en France ou à l’étranger, interrogés en français par des commerciaux, et en anglais, espagnol, ou autre, par des linguistes.

C’est une épreuve qui dure une heure. Cela peut être assez assommant pour les profs si les élèves sont ternes, mais qui dans tous les cas est assez éprouvante pour ces derniers, car ils doivent tenir 60 minutes en parlant dans trois langues différentes.

 

 

 

 

La deuxième candidate était une fille d’origine tahitienne, née à Papeete. Assez timide, elle avait un petit accent, et m’a parlé, dans un anglais un peu hésitant, de son stage en Irlande. Très moyenne, prestation sans éclat. Après l’anglais, j’ai un peu écouté la suite, lors des 20 minutes en français, mais lorsqu’on est passé à l’espagnol, j’ai déconnecté et pensé à autre chose. Sur la fin, le prof de commerce lui a demandé pourquoi elle était venue étudier en métropole, si son île lui manquait, etc…

 

 

 

 

Et là, il s’est passé quelque chose qui m’a stupéfait et m’a fait l’effet d’un coup de poing à l’estomac. Très vite, quand elle s’est mise à répondre à ces questions, elle a pleuré. D’abord, je ne m’en suis pas rendu compte, parce qu’elle continuait à sourire machinalement. J’ai cru que quelque chose la gênait, qu’elle essayait, d’une main ou de l’autre, de faire partir une poussière ou un cil qui la dérangeait. Ensuite, j’ai vu que ses pommettes étaient luisantes et j’ai aperçu une larme glisser sur sa tempe, jusqu’à ses cheveux. Elle pleurait trop, elle a laissé couler ses larmes, elle ne les a plus effacées. Elle s’est excusée doucement « Je suis trop sensible ». Elle nous a expliqué que pour elle le voyage à l'aller avait été dur, mais que comme elle rentre chez elle cet été, ce sera encore plus difficile parce qu’elle va laisser tous ses amis de métropole derrière elle. On lui a prodigué quelques paroles gentilles, et on l’a laissée sortir.

 

 

 

 

Je suis suffisamment rodé aux oraux pour savoir quand un candidat pleure pour faire du cinéma et chercher à attendrir, ou pas. Dans son cas, c’était impossible. Elle était si calme, si digne et sans sanglots qu’elle a éveillé en moi une espèce d’écho bizarre et dérangeant.

 

 

 

 

Pleurer. Laisser couler son chagrin. Ouvrir les portes, pour que la douleur sorte, un peu. Baisser sa garde, mettre quelques secondes son âme à nu. Une fenêtre par laquelle les autres pourront épier, avec curiosité, dégoût ou compassion.

 

 

 

 

Pleurer. Se « donner en spectacle » comme on dit.

 

 

 

 

Admettre devant les autres que oui, on a mal. Qu’on ne peut pas garder cet animal-là éternellement enfermé dans sa poitrine, sous son crâne. Qu’il faut lui ouvrir, sinon à l’intérieur il va faire un carnage. Admettre que le chagrin est trop fort, et accepter sa propre faiblesse, pendant au moins quelques minutes. Vidanger, évacuer le trop plein. Oublier que pendant, après, on sera laid avec les yeux gonflés, les joues rougies, les cils détrempés. S’en foutre pendant quelques minutes. Juste se laisser couler sur le ruisseau des larmes, parce que rester crispé, arc-bouté sur sa douleur, on ne peut plus.

 

 

 

 

C’est tellement affreux comme spectacle, les larmes, que beaucoup de gens se cachent pour les laisser sortir, ou bien, tout bonnement, refusent d’ouvrir les écluses. Jamais, au grand jamais. Le chagrin, la douleur, ce n’est pas une composante admise de la société occidentale. La colère, le dédain, l’orgueil, le mépris oui. Mais la douleur, ah non, pas question. Que ce soit en privé ou en public. A l'oral ou à l'écrit. Dans la vie ou sur un blog. Le chagrin ? Horreur abomination, cachez-moi ça tout de suite.

 

 

 

 

Dans le meilleur des cas, il suscite la compassion, sincère ou de circonstance. Il peut aussi engendrer la gêne rentrée, ou le mépris dissimulé.

 

 

 

 

Il peut y avoir pire : ces moments, que les autres devraient tout au moins respecter, sont précisément ceux que certains épient attentivement et saisissent au vol pour en faire une arme. Se moquer. Montrer du doigt. Prononcer, écrire des paroles sarcastiques.

 

 

 

Je suis un Mec. Que je sois pédé ou pas, que je pleure ou pas, je n'ai aucun doute là-dessus. Il m’arrive d’avoir du chagrin. Je l’assume. J’assume ma douleur, j’assume mes larmes. C’est peut-être contraire à une  idée qu’on peut avoir d’une certaine forme de virilité. De force. D’assurance sereine.

 

 

 

 

Pour moi, la vraie virilité, c’est de ne pas piétiner ceux qui sont tombés. Et même leur tendre la main, et les aider à se relever. Prêter sa force, momentanément, en sachant qu’un jour les situations pourraient être inversées.

 

 

 

 

Merci à toi, merci à toi. J’oublierai jamais. Tes mains qui serrent fort les miennes et qui m’assurent qu’on se ressemble. Toi qui sais me faire rire et faire ressortir ce qu’il y a de meilleur en moi, même aux pires moments. Je t’oublierai pas.

Commentaires

Lanlan les larmes-zozieux, mais c'est t'y pas meugnon tout ça (et franchement : ridicule).

"la vraie virilité, c’est de ne pas piétiner ceux qui sont tombés. "

Ah oui ? Et tu leur fais quoi alors ? NON, je ne veux pas le savoir : j'imagine très bien que tu leur fais subir les derniers outrages, l'oeil sec et la virilité triomphante.

QUOI ? MAis QUI dit " faire ressortir ce qu’il y a de meilleur en moi" ?

Je n'invente rien, MOI.

Écrit par : Panama | 18/06/2008

il n'y a que dans l'obscurité (où j'ai l'illusion de l'intimité) des salles de cinéma que je m'autorise l'ouverture des vannes à larmes.
et là c'est fontaine ! sans être du cinéma...

Écrit par : orpheus | 18/06/2008

Et si on envoyait chier une bonne fois pour toute la virilité ? Essayer d'être un être humain à peu près potable me semble une première étape suffisamment intéressante...

Écrit par : christophe | 18/06/2008

La pauvre ! et en plus apparemment elle n'a pas cartonné à son oral !!

Écrit par : anydris | 18/06/2008

@ Pan' : "Ridicule". C'est bien un mot auque! je m'attendais, venant de toi, sur ce sujet-là...
On peut se rendre ridicule de mille façons différentes, sans pour cela pleurer, tu sais....?
Et : moi non plus je n'invente rien (enfin, là, j'ai pas compris ce que tu sous-entendais, faudra m'expliquer...)

@ Orpheus : C'est une idée intéressante. la prochaine fois que je me sens sur le point de craquer et d'ouvrir les écluses, je me précipiterai dans le Gaumont le plus proche... Espérons qu'il y aura autre chose à voir que des comédies bien tartignoles...
Est-ce que ce système te permet d'assécher ton réservoir et de rester "digne" hors des salles obscures...?

@ Christophe : et un "être humain potable" , ça pleure ? ça verse des larmes potables ....?
Content de te revoir ici, toi... ;-))

@ Anydris : Et moi non plus, j'ai pas du tout cartonné pour le mien... LOL

Écrit par : lancelot | 18/06/2008

Je suis moi, pleine de larmes qui ne demandent qu'à sortir à la moindre occasion ;) Un rien me les fait venir aux yeux. Dans ce cas, j'écarquille les yeux, espérant je ne sais comment, faire en sorte qu'elles se cantonnent à la lisière.

Écrit par : Valérie de Haute Savoie | 18/06/2008

@ Val : OUAFFF... Et ça marche, comme méthode....?
Laisse-les couler, ma Val. Tu n'as rien à prouver en matière de virilité, toi... ;-))

Écrit par : lancelot | 19/06/2008

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