24.06.2008

Christine


 

L’été 1979. Réunion familiale dans le chalet de vacances. Des oncles, des tantes, mes parents. Et Christine. Et moi. Deux enfants déjà adultes. Des grands pas encore sortis de l’enfance. Deux cœurs aux aguets, entre deux mondes. Nous étions tout, tout , TOUT sauf deux « ados » avec tout ce que ce mot implique de conformisme, de révolte, d’opposition à l’autorité. Peut-être étions-nous révoltés, mais des révoltés silencieux. Nous avons commencé à nous aimer grâce à notre journal respectif. « L’écriture n’a de sens que si elle est partagée » m’a dit Dante il n’y a pas si longtemps. Nos écritures, avant d’apprendre à les partager, nous nous les sommes volées. Elle avait découvert mon cahier, moi le sien, et ce petit manège a duré une semaine avant qu’elle ne fasse le premier pas et ne m’écrive une lettre pour me dire qu’il serait tout de même plus commode d’admettre le partage et de faire ça ouvertement. J’avais bien sûr accepté et nous avions glissé, de la complicité à la tendresse, de la tendresse à l’amour, et de l’amour à une passion fusionnelle…. Je me souviens de nos fous-rires, de nos émois mutuels sur le lit dans la chambre attenante à la cuisine de Malemort… Avec le reste de la famille à côté, je vous dis pas l’inconscience… Mais bon… on n’est pas sérieux quand on a 17 ans… Rimbaud l’a dit avant, et bien mieux que moi. Et en plus, moi j’en avais 15 !

 

Deux cousins. Ca ne nous a jamais tracassés au départ. C’est justement souvent au sein d’une même famille, dans cette proximité, cette cohabitation, ce ‘bouillon de culture’ que ce style de choses peut arriver plus fréquemment.  Et, par la suite, j’en ai eu confirmation en discutant avec d’autres adultes qui avaient, peu ou prou, vécu les mêmes expériences.

 

On se ressemblait terriblement. On aimait les mêmes livres, les mêmes films, jusqu’à en discuter pendant des heures et des heures. On avait le même humour absurde, grinçant, puéril et décalé, qui agaçait tant notre entourage car il s’en trouvait exclu. Les mêmes chansons qu’on aimait chanter en duo, allongés dans l’herbe, sans même nous concerter, sachant exactement quand l’un de nous devait se taire ou enchaîner sur l’autre, ou fredonner le même couplet à deux voix. On n’avait pas besoin de parler. On savait, on chantait… Et, bien sûr, il faut excuser la sentimentale banalité de la chose, on fredonnait de l’amour de l’amour de l’amour.

 

 

podcast

 

 

All is fair in love

Love's a crazy game...

Two people vow to stay

In love as one they say

 

 

Qu'est-ce qu'on aimait chanter ce truc... A en vider les paroles de leur sens...

 

Christine est la première fille, et je pourrais même ajouter, la première personne, dans le regard de qui j’ai pu me sentir beau. Elle aimait mes cheveux, que je portais bien plus longs à l’époque. Elle aimait y passer la main. Elle ne voulait pas que je les raccourcisse. Pour l’adolescent complexé et renfermé que j’étais, c’était comme si une lucarne de soleil aveuglant s’ouvrait dans la  cellule sombre où je végétais depuis des années. Elle était « tactile » comme on dit, elle aimait, et aimait montrer qu’elle aimait. Elle a dû pressentir notre amour avant même que je n’en prenne conscience moi-même. Nos mains  aspiraient toujours à se rejoindre. Nos regards se souriaient, sans équivoque ni ambiguïté aucune. Je t’aime. Je t’aime aussi. Point.

 

Un soir, ses mains ont dépassé le simple seuil de la tendresse. Dans la pénombre de ma chambre, elle a écarté ma chemise et a doucement caressé mon torse, puis l’a embrassé. Et c’est là que mes bras à moi se sont refermés sur elle. Bonheur. Peur. Amour. Anxiété. Plaisir. Hésitation. Joie. Etonnements. Fierté. Apaisement.

 

Mes histoires d’amour ont toujours, toujours été compliquées par la distance. A l’exception des périodes de vacances, Christine et moi étions séparés par 800 km. Ca n’empêchait rien. On s’écrivait. Des pages et des pages. Notre quotidien, nos vies. Nos désirs, nos angoisses. Nos difficultés, nos déprimes. Nos fous-rires, nos sanglots. Un fil permanent qu’on maintenait avec ténacité et courage, en pensant à l’été qui nous ramènerait l’un près de l’autre.

 

But all is changed with time

The future none can see

The road you leave behind

Ahead lies mystery

 

Bien sûr, ça ne pouvait pas durer. Nos parents respectifs ont mis leur nez au milieu, en se disant que ça commençait à bien faire, cette histoire-là, et que ça prenait des proportions… un peu excessives. Evidemment, ils ont eu vent du pot aux roses avec un an de décalage par rapport au début véritable de notre histoire. Mais ça ne changeait rien. Ils ont réussi à nous séparer momentanément, à faire exploser la bulle. A introduire entre nous de l’incertitude, du doute, qui a pu proliférer. On a lâché prise pendant quelques mois.  Ca a suffi. Lorsque j’ai reçu la lettre suivante, j’ai senti la fêlure. C’était un appel de sa part, bien sûr. J’aurais pu la colmater, immédiatement. Est-ce que j’aurais réussi ? Je n’en sais rien. J’ai choisi d’être froid, cassant. Elle a intégré le message. Plus tard, j’ai réécrit, pour tendre à nouveau un pont entre nous. Elle a essayé de répondre, mais ça n’a pas marché. Les poisons du temps et de la distance avaient fait leur œuvre.

 

But all is fair in love

I should have never left your side

A writer takes his pen

To write the words again

All in love is fair

Je sais aujourd’hui qu’elle vit avec un mec, Jo, et qu’ils s’aiment tendrement. Je suis heureux pour elle. Christine méritait ce qu’il y a de mieux en matière d’amour. Son cœur est plein de tendresse et de romantisme. Elle est femme, elle est douce. Je sais, pour l’avoir moi-même vécu, à quel point elle est capable de rendre un mec heureux.

 

Alors bien sûr, la question c’est : où notre relation pouvait-elle bien aboutir, puisque je suis homo, et que je le savais déjà, même sous forme de certitude enfouie en moi à l’âge de 15 ans ? Que, même si à l’époque je n’avais encore jamais couché avec un homme, mon désir de mecs s’imposait à moi avec une évidence effrayante ?

 

All of fate's a chance

It's either good or bad

I tossed my coin to say

In love with me you'd stay

 

Nulle part, probablement. Même si nos parents n’étaient pas intervenus pour nous séparer, elle et moi en serions certainement au même point aujourd’hui. En couple, mais séparés. Avec un mec, tous les deux…. (pas le même, j’imagine…).

Aujourd’hui, j’aime avoir les cheveux coupés très, très courts….

 

A des années, à des décennies de distance, j’ai tout de même conservé en moi une cicatrice que le temps n’effacera jamais. J’aurais voulu qu’on se parle, j’aurais voulu qu’on décide nous-mêmes de la fin de notre histoire, sans que personne d’autre n’intervienne pour tout saccager, tout détruire, en ne laissant derrière qu’un champ de ruines et de cendres où il était impossible de reconstruire quoi que ce soit. Et outre la cicatrice, j’ai aussi gardé en moi une certitude que j’ai érigée en règle : on n’empêche pas les gens de s’aimer. Aucune personne venue de l’extérieur, aucun être humain digne de ce nom n’a le droit de chercher à séparer deux êtres qui s’aiment, pour n’importe quelle raison, bonne ou mauvaise. Personne.

 

 

J’ai revu Christine, trop brièvement, il y a 5 ans, à l’occasion d’un enterrement dans la famille. Un signe ? Mais il faisait beau, si beau… Malgré tout, il y avait sans cesse et toujours, autour de nous, des trublions. J’ai profité de quelques minutes  volées pour lui demander si elle était heureuse, et elle m’a assuré que si sa vie professionnelle était un ratage total, oui sa vie sentimentale était bonne et sereine. Au moment de se quitter, de s’embrasser pour se dire au revoir, je l’ai serrée fort dans mes bras. Je suis sûr qu’elle a compris ce que je voulais lui dire. Que je lui demandais pardon si je lui avais fait du mal un jour. Que je ne l’oubliais pas.  Qu’elle avait été hyper importante dans ma vie et que, bien sûr, je l’aimais. Pour toujours.

 

Comment faire autrement...

 

 

But all in war is so cold

You either win or lose

When all is put away

The losing side I'll play

But all is fair in love

I should have never left your side

 

 

 

A writer takes his pen

To write the words again

All in love is fair

A writer takes his pen

To write the words again

That all in love is fair...

 

13.06.2008

A dix-sept ans d'écart

Février 1991 :

 

 

Elisabeth et moi étions garés dans une rue d’Aix, tard le soir, dans ma vieille 305. Elle était venue pour réviser le CAPES chez moi pendant deux jours, et je l’avais ramenée devant chez elle. On parlait, on parlait. L’atmosphère devenait de plus en plus dense et lourde dans la voiture au fur et à mesure que la nuit avançait.

 

 

 

Elle : « C’est vrai que ça va être difficile pour toi de vivre cette relation avec une femme mariée… »

Moi : « Oui, d’autant plus qu’elle a des enfants… »

Elle : « Oh, les enfants…. Tu me dis que ça ne va pas bien dans son couple, alors tu sais, il y a quand même de l’espoir pour toi… »

Moi (sombrement) « Oui, peut-être… »

Elle : « Mais pourquoi tu fais cette tête ?  Tu ne seras quand même pas le premier mec à vivre une relation adultère ! Ne viens pas me dire que tu te sens coupable de mettre en danger un mariage ? De toute façon ça ne va pas du tout entre eux… »

Moi : « Non, c’est pas ça, il y a d’autres choses… »

Long silence … je me souviens de nos respirations qui faisaient de la buée dans le noir.

Elle (lentement) : « C’est quoi, « autre chose »… ? »

Je regardais droit devant moi. Les dents serrées. Les lèvres closes. Le cœur battant.

Elle : « Lancelot… ? Qu’est-ce qui ne va pas… ? »

Moi : « Je… (pause)… attends… (je reprends ma respiration) … en fait…. Elle… enfin je…(j’avais du mal à respirer)… Elisabeth… ? »

Elle (doucement) : « Oui…. ? »

Moi : « C’est pas une femme mariée. C’est un homme. Je suis homo, Elisabeth. »

 

 

 

Elle n’a rien dit. Elle a juste continué à me regarder dans les yeux. Elle me tenait la main. Et brutalement, je me suis mis à avoir très froid. Des frissons incoercibles. Par chance, on avait sa couette dans la voiture et elle me l’a filée pour que je m’enveloppe dedans, et ça s’est calmé au bout de quelques minutes, avant que l’on ne se remette à parler, libérés tous les deux, avec ce non-dit débloqué entre nous.

 

 

 

C’était mon tout premier coming-out.

 

 

Juin 2008 :

 

 

Betty est une collègue de travail (et amie) à laquelle je faisais allusion dans ma note précédente. C’est elle qui au téléphone m’avait communiqué les coordonnées de Gentil Docteur qui a su réparer Toto.

Elle et moi nous entendons très bien, et elle est déjà venue à la maison, mais ces deux fois-là, TiNours n’y était pas. Elle n’est pas censée être au courant de quoi que ce soit sur ma vie personnelle, que nous n’avons jamais abordée.

 

 

 

Hélas, l’autre jour en l’appelant à propos du PC, j’ai commis l’erreur d’utiliser le portable de TiNours. Le numéro s’est affiché sur son téléphone fixe, et, comme elle avait un renseignement à me demander le lendemain, elle l’a utilisé. PAF ! Bingo ! Elle est tombée sur mon gentil mari au travail, qui lui a dit « Ah non, je ne peux pas vous passer Lancelot, je suis un ami à lui ». Excuses mutuelles, petits rires gênés, politesses, on raccroche. Le soir même, évidemment, je suis mis au courant de l’histoire, ce qui m’a fait sourire.

Aujourd’hui, je recroise Betty au lycée et j’en profite pour lui raconter les péripéties vécues par Toto chez son Gentil Docteur, et pour la remercier de m’avoir si bien conseillé. Je la regardais avec un sourire en coin. Elle me considérait avec une lueur espiègle dans l’œil.

 

 

 

Moi : « Et puis il parait que tu as cherché à me joindre hier ? »

Elle « Oui oui, tout à fait, sur ce que je croyais être ton portable… »

Moi : « …et tu es tombée sur mon mec. »

Elle (grand sourire) « Voilà, exactement… »

Moi (rigolard) : « Ce qui n’a pas été une surprise pour toi, je suppose… ?

Elle : « Non, pas du tout… »

Et puis on s’est regardés, et on a éclaté en même temps d’un fou-rire silencieux. Silencieux forcément, parce que d’autres profs arrivaient derrière nous. Affaire à suivre. Il faudra donc que j’invite Betty à la maison un de ces quatre pour qu’elle fasse la connaissance de TiNours, à la bonne franquette…

 

 

 

C’était mon tout dernier coming-out. Quand même bien plus cool que le premier, ça va sans dire.

 

 

 

Dix-sept ans d’écart entre les deux. Bien sûr entretemps, il y en a eu plein d’autres. Les coming-out se suivent et ne se ressemblent pas. En tout cas, c’est une gymnastique que j’ai totalement rodée. Plus de pathos.

L’avantage au fait de vieillir, c’est que les choses deviennent plus simples. Ce matin, je n’ai pas fait de chute de tension. Pas de frissons ni de tremblements. Je suis sorti tout guilleret du lycée, en sifflotant.

 

 

 

Nouveaux amis à la maison, nouvelles fiestas en perspective.

01.05.2008

Les pages oubliées Fin

Lundi 5 août

18h40

 

 

Elisabeth, ça y est, je suis  CHEZ LUI. Un an exactement après notre première rencontre. Je savais que je devais le revoir dimanche soir, mais je m’interdisais d’y croire jusqu’à ce qu’il me le confirme vendredi en fin de matinée. Ce sont les dernières heures qui ont été les plus horribles, dimanche entre 18h et 21h. Mes bagages étaient bouclés, et moi j’étais prêt. Je me suis allongé sur mon lit, dans ma chambre plongée dans l’obscurité : le temps et l’espace semblaient s’être rétrécis en un point unique : celui où j’allais LE revoir. J’avais l’impression que si je détournais mes yeux de ce point de lumière vers lequel je glissais doucement, alors il disparaîtrait à tout jamais. Je n’avais qu’un seul nom, un seul désir qui tourbillonnaient dans ma tête. Le reste n’existait plus, aucun bruit, aucune couleur, aucune odeur.

 

 

Il n’est arrivé qu’ à 21H. J’avais eu le temps de craquer vingt fois, de faire plein de serments intérieurement : « Je préfère qu’il ne vienne pas plutôt qu’il lui soit arrivé quelque chose sur la route » « S’il ne vient pas, je meurs mais je continuerai à l’aimer » « Même s’il n’est pas possible que je passe une semaine avec lui, que l’on me permette de le voir, ne serait-ce qu’une heure, ou même cinq minutes ».

 

 

Enfin, il est arrivé. Quand je l’ai vu entrer dans le garage, mon cœur a cessé de battre. C’était LUI, c’était bien lui que j’attendais depuis un an exactement ! Quand il m’a pris dans ses bras, je n’avais plus la force de parler, je ne pouvais que le serrer, le serrer comme un fou. Il m’embrassait le cou, le visage, on ne pouvait plus bouger de l’endroit où l’on était. On a essayé de se déplacer, mas au pied des escaliers, on n’a pu tenir, on s’est encore jetés l’un  sur l’autre ! Il a passé ses mains sous moi et m’a soulevé, et j’ai refermé mes bras et mes jambes autour de lui. J’étais fou de joie.

 

 

Echange de nos cadeaux de ‘retrouvailles’, un nouveau prétexte à s’embrasser. Et puis j’ai fermé la maison et nous sommes partis. Cinq heures à passer bien sagement dans une voiture avec l’homme que j’aime. Au début, on se contentait de se tenir la main, mais sur l’autoroute, nos mains et même quelquefois nos bouches se sont égarées, défiant toute prudence sur la route….

On mourait de faim lui et moi alors on a voulu s’arrêter dans un Quick à Grenoble mais c’était fermé ! Je lui ai dit « Ce n’est pas grave, je préfère crever la dalle près de toi que d’avoir le ventre plein sans toi. » Il était mort de rire ! D’ailleurs il aime bien mon humour, il suffit que je lance une vanne pour qu’il se roule par terre ! Après ça on a failli tomber en panne d’essence sur l’autoroute : sueurs chaudes, mais finalement la voiture a calé en plein devant une pompe. Ouf. On s’est acheté des sandwiches qu’on a mangés en roulant, et même les trucs les plus infectes me paraissent délicieux en sa compagnie. Rouler dans sa voiture, manger avec lui, pouvoir le regarder, le toucher, le caresser, l’embrasser, chacun des gestes les plus simples me faisait l’effet d’un miracle après cette année de cendres.

 

 

On est arrivés chez lui à 3h40 du matin. J’étais crevé, j’étais intimidé par les ombres de sa femme et de ses enfants qui, tout en étant ailleurs en vacances, étaient tout de même présents. Mais il m’a emmené dans la chambre et a éteint la lumière… et tout le reste s’est effacé dans le bonheur, le plaisir, la tendresse. Je n’arrivais pas à croire que c’était bien LUI que je tenais dans mes bras, LUI, celui que j’avais tant attendu, désiré, pressé contre moi en pensée. Cette fois, ce n’était pas un mirage. A force de sauter, paumes ouvertes, vers le soleil, j’avais fini par le toucher.

 

 

Je me suis abandonné tout entier au plaisir.

 

 

Avec aucune fille auparavant je ne m’étais senti aussi désiré et aimé. Il est doux, il est tendre, il a peur de me faire mal , mas il ne sait que me remplir de joie sans cesse renouvelée.

 

C’était la dernière feuille de ce ‘journal’ que j’avais écrit entre les mois d’août 1990 et 1991. Je m’étais arrêté là, sur cet apparent « Happy End ». Qui n’en a pas été vraiment un. Je n’ai pas terminé cette semaine-là chez Franck, parce que sa femme a téléphoné pour dire qu’elle s’ennuyait seule avec les enfants en vacances et qu’elle voulait rentrer. J’ai dû avoir 5 jours de bonheur, si mes souvenirs sont bons. J’ai dû reprendre le train, vers une autre destination, un autre chemin de ma vie. J’étais « cassé » intérieurement, mais ce que je ne savais pas, pas encore, c’est que je laissais derrière moi une histoire condamnée dès le départ, et que le train m’emmenait vers du soleil, de la joie et du bonheur.

 

 

Pendant de longs mois par la suite Franck a choisi de garder le silence, de ne plus me donner de nouvelles. Bien sûr, j’ai encore souffert. Mais la souffrance n’était plus la même. Je pouvais mieux la gérer. Je n’étais plus seul. J’avais trouvé de l’aide, des bras aimants qui me maintenaient sans cesse hors de l'eau, des mains auxquelles je me suis accroché » de toutes mes forces pour ne pas sombrer. Et à force, j’en suis sorti.

 

 

Publier dans mon blog ces quelques pages extraites du gros paquet que j’avais écrit à l’époque m’a fait du bien, dans un sens. Avec 17 années de recul, on est tout étonné lorsqu’on redécouvre tout ça, on se surprend à sourire en recopiant. Par moments j’ai ri, par moments j’ai été  incrédule devant la dose d’abnégation que cela impliquait : « Moi, MOI, j’ai accepté tout ça ? Cette attente, cette douleur quotidienne, cette insatisfaction perpétuelle ? »

 

 

Et pourtant je ne renie rien. Franck a été une des meilleures et des pires choses de ma vie, en même temps. Je lui ai reparlé, des années plus tard. Mais j’avais grandi. J’étais plus fort, en partie grâce à lui d’ailleurs. Le rapport de forces était inversé, à mon avantage. Ce jour-là, lui m’a dit qu’il était prêt. Il avait divorcé entretemps. Moi, je n’étais plus disponible pour lui. Ni sentimentalement, ni matériellement d’ailleurs.

 

 

Je l’aime bien, le Lancelot qui transparaît entre ces lignes. J’étais encore un ado naïf, entier, honnête, pur même. J’ai géré cette histoire seul (ou presque, Elisabeth et Christian ont été là tout de même, merci à eux) et, sur la durée, j’ai drôlement assuré. Toutes les fois où j’ai craqué, je l’ai fait seul, j’ai jugulé seul ma souffrance. « Le Dernier Empereur » ! Le soir où ce film est passé à la télé, j’étais seul, je me souviens, je n’avais pas éteint le poste pour me donner l’illusion d’une présence, mais je me souviens du film à travers un brouillard, un torrent de larmes.

 

 

Bon. J’ai survécu. Je voudrais bien pouvoir m’envoyer à moi-même un petit mot, une petite lettre à travers le temps « T’en fais pas, ça va bien se terminer ! Pas comme tu crois, mais je te jure, tu seras vachement plus serein et cool dans quelques années ! Promis ! Tiens le coup, range la serpillière ! »

 

 

 

When I go away I'll miss you

And I will be thinking of you

Every night and day, just...

Promise me you'll wait for me

'cause I'll be saving all my love for you

And I will be home soon...

Promise me you'll wait for me

I need to know you'll feel the same way too

And I'll be home, I'll be home soon...

 

Cet été-là, j'ai écouté Beverly Craven et son 'tube' des centaines de fois. Pour quelle raison ? Simplement parce qu'elle venait de sortir, et, après l'avoir entendue à la radio, j'avais immédiatement eu envie du single, que j'avais donc acheté. A chaque fois que je la réécoute, je repense, pas seulement à Franck, mais à notre histoire de cette époque. Je la mets ici pour conclure, en point d'orgue...

 

podcast

 

30.04.2008

Les pages oubliées 3° partie

Lundi 21 janvier 1991

18H

 

Je viens d’appeler « là-bas » et c’est bien sûr sa femme qui m’a répondu. D’avoir entendu sa voix pour la première fois me l’a rendue soudain plus humaine, moins étrangère. Elle n’est pas mon ennemie. Je n’arrive pas à lui en vouloir. Ce n’est pas elle qui retient Franck, c’est lui qui se retient tout seul. S’il le voulait vraiment, il pourrait me donner plus souvent de ses nouvelles. Bien sûr, je lui ai raccroché au nez, mais pendant deux secondes, j’ai presque eu envie de lui parler. Tu imagines la conversation : « Je suis Lancelot, il ne vous a jamais parlé de moi ? Je l’aime et il dit qu’il m’aime. Ca vous choque ? Ce n’est pas si grave, vous savez…. Moins grave pour vous que pour moi, en tout cas. Vous, vous l’avez, et moi je n’ai rien du tout. Alors je ne vois pas où est la différence. Si ça vous gêne d’être mariée avec un homme qui aime les hommes, divorcez. Et si ça ne vous gêne pas,  alors ce n’est pas la peine d’en faire un potage. Je vous jure que je ne tiens pas à vous faire du mal. A la limite, je préfèrerais qu’on soit bons amis. Oui, évidemment, le problème c’est que ça vous fait un choc. Vous ne vous doutiez de rien. Vous n’êtes pas très futée, soit dit en passant. Mais moi non plus je ne suis pas futé. Si j’avais su, je n’aurais pas choisi n homme marié. Mais on m’a pas tellement laissé choisir, vous savez. Ca s’est présenté comme ça. On s’est fait avoir tous les deux. Franck reste avec vous, mais il n’est pas heureux. Et avec moi il l’est, mais il ne peut pas rester.

 

 

J’avais été remué par deux réflexions que des mecs m’avaient faites :

Marc : « il ne quittera jamais sa famille pour revenir vers toi »

Michel : « Les hommes mariés te prendront tout et ne te donneront rien ».

Quand je me les répète, ces deux phrases, ça ne me fait plus aussi mal qu’au début. C’est peut-être bon signe ? Signe que mon cœur commence à admettre ce que mon esprit sait depuis longtemps ?

 

 

Je comprends mieux à présent pourquoi j’écris ces pages. Oui, bien sûr, pour ne pas oublier, pour graver ce que je vis depuis bientôt six mois. Mais en même temps, c’est pour me donner un semblant d’identité, ne pas me noyer dans mon amour pour lui . Tout cet amour, j’essaie désespérément de le canaliser à travers l’encre, de le faire sortir de moi, couler sur le papier, afin qu’il n’envahisse pas tout mon être. Ces feuilles sont des sortes de saignées rendues nécessaires. Quand je cesserai d’écrire, c’est que je n’aurai plus mal, parce que l’amour se sera tari. Je veux croire qu’il se tarira un jour. Parce que de toute façon, personne ne boit à cette fontaine. C’est peine perdue.

 

 

J’ai relu ces lignes il y a quelque temps. Je me répète souvent « je vais m’en sortir » « je progresse » « je finirai par y parvenir ». Bon, peut-être, et alors ? J’essaie de me battre avec les armes dont je dispose. Un cœur, un stylo. Ca ne concerne que moi. Moi face à moi. Lancelot qui aime face à Lancelot qui rationalise. Par moments, leur combat est si violent que j’ai mal physiquement. Mais quelle que soit l’issue, j’espère simplement qu’il y en aura une, rapide.

 

 

Je ne crois pas –finalement- que Franck lira jamais ces lignes. D’abord il n’en aurait jamais la patience. Ensuite, ce serait vraiment un très mauvais plan de ma part. Ma seule pauvre arme face à lui, ce sont ces pages gribouillées, un secret misérable. Ce n’est même pas un secret, puisque je vide ici tout ce que je ne peux lui dire, vu qu’on se parle trente secondes une fois toutes les trois semaines ; Alors, pour compenser, pour ne pas avoir l’impression de tourner trop à vide, j’écris tout mon amour pour lui. Au moins ça aura l’avantage de ne pas le lasser, puisqu’il n’entend rien, de cette façon-là.

 

 

Franck, pardonne-moi, mais il est des moments où je ne peux croire que tu m’aimes vraiment quand tu me laisses souffrir seul, ainsi, sans nouvelles. Voilà plus de deux semaines que je ne sais rien, que je commence à avoir mal comme lors de mes précédentes crises. Et pourtant tu sais que je souffre lorsque je reste longtemps sans rien savoir de toi, je te l’ai déjà dit. Moi pour rien au monde je ne voudrais que tu souffres. Je ferais n’importe quoi en mon pouvoir pour t’aider. Toi non. A chaque fois que je te fais des reproches en ce sens, tu me réponds : « Je n’ai pas pu » « Ce n’était pas possible » « Que veux-tu que je fasse ? ». Ce que je veux, c’est que tu essaies au moins de m’aider un peu. Je ne peux pas croire que ton travail et ta famille te soient sur le dos 24 heures sur 24. Cela, je ne peux l’admettre. Tu pourrais m‘appeler depuis des cabines si tu le voulais  VRAIMENT. Puisqu’il paraît que ce que tu veux, tu l’obtiens. Eh bien puisque tu ne m’obtiens pas, c’est que tu ne me veux pas. Mais au moins dis-le moi en face une bonne fois. Alors tout sera clair.

Si un jour j’ai le courage de rompre, voilà le dernier mot que j’aimerais t’envoyer :

 

 

Toi tu es pareil au vent et moi je suis comme le lion. Tu as déchaîné la tempête, le sable qu’elle a soulevé a brûlé mes yeux, et la terre de ma vie est desséchée. Je t’ai défié par mes rugissements auxquels tu es resté sourd. Mais apprends, plus que tout, ce qui nous différencie : moi, comme le lion, je reste à la place qui est la mienne. Alors que toi, pareil au vent, tu ne sauras jamais quelle est la tienne. 

 

 

Dimanche 17 février

15h10

 

Aujourd’hui, juste une petite pensée qui a jailli en moi à l’improviste, mais comme je l’aime bien, je veux la retenir en l’écrivant ici : c’est peut-être parce que je ne m’aime pas assez que je cherche à me faire aimer des autres.

29.04.2008

Les pages oubliées 2° partie

Lundi 14 janvier 1991

21h05

 

 

 

Nous sommes peut-être à la veille d’une guerre, et, bien que je me sente concerné par l’actualité et que j’angoisse comme tout le monde, mon regard intérieur demeure perpétuellement –en tout cas principalement- braqué sur mon égoïste petite évolution intime. Pour le monde entier, le 2 août signifie l’invasion du Koweit par Saddham Hussein, ce qui est donc à l’origine de la tension et de la crise actuelles. Pour Lancelot, le 2 août c’était le début d’une histoire d’amour. C’était de plus la date qui débute ces « pages ». Je n’ai évidemment pas fait exprès. Ce jour-là, je n’avais même pas regardé les actualités. Mon cœur à moi frémissait comme un oiseau sur une branche prêt à s’envoler. Depuis, il a pris son essor, il a frôlé le soleil, et il est retombé sur Terre dans la boue. Mais ce qu’il y a de plus important : il a continué à avancer, même si ce n’est qu’en pataugeant.

 

 

 

Je veux continuer, je veux croire, je veux tendre les bras vers quelque chose. Depuis quelque temps, j’ai réalisé que Franck ne sera peut-être jamais à moi (« peut-être »…..). Et même si je continuerai toujours à l’aimer, je veux parvenir à vivre sans lui, à vivre sans son espoir. Je suis Lancelot. Je suis MOI. Je vaux quelque chose à moi tout seul. Il y a de la force en moi, même si je n’y crois pas toujours. Peut-être pourrai-je construire quelque chose un jour ?

 

 

 

Pouvoir se débarrasser d’un seul coup de tous les doutes qui empoisonnent sa vie… ne plus avoir que des certitudes, savoir taper sur la table, voir les choses blanches ou noires au lieu de les voir grises ; balancer pardessus bord l’humilité, la franchise, la sensibilité, le besoin de tendresse, la peur des autres….

 

 

 

Tout en moi et autour de moi me crie de cesser d’aimer Franck, mais mon cœur est une machine qui continue à fonctionner désespérément à vide. Au début elle créait de la joie. Puis elle a fabriqué du sang. Maintenant elle ne brasse plus que du vent. Mais elle continue à tourner, avec un drôle de petit bruit rouillé, toujours, toujours…

28.04.2008

Les pages oubliées 1° partie

Lundi 24 décembre 1990

10H50

 

 

Chaque année je fais un bilan à la veille de mon anniversaire. Comme je suis né le 10 janvier, c’est pratique, le bilan de l’année civile correspond à peu près à celui de mon année personnelle. Pourquoi ne pas le faire aujourd’hui, veille de Noël ?

 

 

1990 commencée dans les flonflons d’une soirée en boîte en Amérique. J’embrassais Heather, elle m’embrassait. J’ai voulu entamer l’année –et même la décade- en embrassant une fille. Ca allait bien donner le ton pour la suite de ma vie…

Les trois premiers mois : légèreté, travail, pas de gros problèmes. Il m’est arrivé d’en avoir marre, de vouloir rentrer en France, de plaquer les Américains ; j’ai eu des moments de crise avec Nancy, avec les enfants Treesh, avec le couple des Gaddis, avec Heather, même, à la fin… Mais au fond, j’ai bien rigolé. J’avais l’impression de jouer dans un film, je savais que tout ça n’était pas vraiment moi, donc que rien ne pouvait avoir d’importance véritable. Je les ai tous aimés, mais avec ce sentiment d’éphémère que l’on éprouve à chaque séjour dans un pays étranger, et qui, au lieu de peser sur les choses, les relativise, les rend plus légères.

 

 

Les trois mois suivants, de début avril à fin juin, je suis rentré en France. J’ai retrouvé tout le monde. Je n’ai pas eu le temps de rêvasser aux USA, je devais mettre mon mémoire en forme. J’ai vécu à Aix, à Gréoux, il faisait beau, mon travail avançait, j’étais bien, j’étais bien. Je vivais avec Tennessee Williams, avec ses personnages, Blanche, Brick, Maggie, Laura, Tom. J’ai revu Agnès, on a fait tous les deux semblant d’avoir oublié l’été dernier. J’ai revu l’équipe des copains. Il y a eu la crise de Nathalie que j’ai essayé d’aider. Elle et moi avons presque frôlé quelque chose, il y a eu une ambiguïté légère pendant un court moment et puis tout s’est effacé puisqu’elle a retrouvé Olivier. Je m’en moquais, seul mon travail comptait ; tous les week-ends je tapais sur mon clavier comme un dément, je m’amusais beaucoup.

 

 

Et puis Elisabeth est revenue, il y a eu la fête de la musique, et ma soutenance de mémoire le lendemain matin. Ils m’ont gardé une heure et demie sur le grill, mais ils ont été très sympas et j’ai empoché mon 16 avec satisfaction.

 

 

Une semaine après, je rencontrais Christian au Parc Jourdan.ca a été le début de ma « troisième période » ,  l’été. J’ai sauté le mur, j’ai franchi le pas. Il m’a appris plein de choses, il m’a aidé à aller plus loin en moi-même, jusqu’à ce que je bute dans le 1er août : ma rencontre avec Franck sur un réseau. Si Nat ne m’avait pas appelé au téléphone pour me proposer ce boulot, je n’aurais pas eu l’occasion d’utiliser le minitel, je serais passé à côté de tout ça. A partir de là, le temps s’est dilaté, il n’a plus ressemblé pour moi à une ligne, mais à de l’espace, à une bulle où je flottais –où je flotte- sans savoir où et quand tout recommencera. Mon amour a rempli ma vie, est-ce un bien, est-ce un mal ? J’ai été heureux, si heureux. Et puis la « quatrième période » a commencé. Le point de départ est beaucoup plus vague, je le situe environ au moment où fin septembre j’ai passé mon oral de littérature américaine, pour compléter la Maîtrise.

 

 

Cette dernière période a bien été la pire. D’une part Franck, que j’attends sans savoir quand je pourrai lui parler, le voir, le toucher. D’autre part le CAPES, les cours et les profs, tous ces gens qui m’ont pris la tête. Seul point positif dans ces trois derniers mois : Elisabeth à qui j’ai eu mille fois raison de tout dire. Heureusement je l’ai. Heureusement.

Mais, en gros, j’ai beaucoup progressé. Mon bilan n’est pas tristement nul, comme à l’époque où j’étais en médecine. J’apprends, je fais des efforts, je m’oblige à avancer : « Hue, mauvaise carne ! » En attendant de vivre, j’organise ma survie. Je ne suis plus spectateur, je me suis jeté dans la mêlée. J’encaisse des coups. Ca fait mal, mais ça fait progresser. Même si le cheminement est très lent, je finirai bien par arriver quelque part ?

03.03.2008

Histoires du petit garçon

Parmi la liste des « choses » que j’ai toujours détestées le plus, il y a le mépris et l’humiliation.

Des actions, des situations, qui sont encore plus ignobles lorsqu’elles s’exercent sur des enfants.

 

 

Quand il avait 6, 7, 8 ans, le petit garçon allait très souvent chez le dentiste. D’abord pour soigner des dents de lait qui posaient problème, puis pour la pose d’un appareil. Mais ça ne l’ennuyait pas, bien au contraire. Ca se passait à Aix. Le dentiste, il était toujours gentil et rassurant. Il lui arrivait de faire mal, mais c’était très fugace, et puis il y avait une jolie infirmière qui tenait la main du petit garçon s’il avait peur, et puis à la fin des interventions tout le monde le félicitait toujours pour son courage.

Et puis, en bas de l’immeuble du dentiste, il y avait une librairie. Et le papa du petit garçon lui proposait toujours, en sortant, de lui acheter un livre ou un magazine parce qu’il avait été sage. Et que le papa était fier de lui.

Le petit était tout heureux ensuite de rentrer seul le soir à la maison en voiture avec son papa, bercé par le moteur, en feuilletant son Journal de Mickey. C’étaient des moments privilégiés où ils étaient ensemble rien que tous les deux, loin des frères et sœurs… Et puis papa disait que son fils était un grand, qu’il n’avait pas pleuré ou crié comme un bébé, qu’il se comportait comme un homme.

 

 

Un jour le gamin avait apporté à l’école l’album de Mickey acheté la veille et se l’était fait confisquer dans la cour, par un instituteur moqueur. Pour le petit, ça avait été un véritable drame. Personne à la maison n’en avait rien su, mais ça lui avait posé un problème existentiel : il avait perdu le cadeau que lui avait fait son père. C’était terrible. C’était sa faute à lui. Alors, pour se sentir moins coupable, il avait pris 2 francs dans ses économies, le prix du magazine, et les avait glissés dans la poche du veston de son père, sans que celui-ci ne s’en aperçoive. Un geste idiot, un geste d’enfant. Mais un geste qui l’avait aidé à se sentir mieux.

 

 

La cruauté, aussi.

 

 

Lorsqu’il était enfant, mon père a reçu une toupie  pointue dans l’œil droit. Il a perdu la vue de ce côté, donc. Moi je l’ai toujours connu ainsi, avec sa cicatrice à laquelle je ne faisais même pas attention. Mais un jour, alors que j’étais au cours préparatoire, avec deux autres gamins de la classe, j’avais été envoyé au piquet en récréation, pour je ne sais plus quelle bêtise. Les deux autres m’en voulaient, pourquoi, va-t-en savoir ? Et  le premier a dit au deuxième, en parlant de moi : « Tu sais, lui son père a un œil vert » et ils ont ricané ensemble. Je découvrais la méchanceté des enfants entre eux. Je me souviens m’être détourné, par fierté, pour ne pas qu’ils me voient pleurer sans bruit. Je  me souviens de mes larmes qui tombaient à mes pieds dans la poussière. Je me souviens avoir demandé intérieurement pardon à mon Papa, que toutes ses cicatrices ne m'empêcheraient jamais de l'aimer. Mais je n’ai pas réagi, je n’ai rien fait d’autre. Je me souviens. De l’odeur du local à charbon juste à côté de nous. Du goût amer de larmes qui stagnait dans ma gorge. Je m’en souviens.

 

 

Les enfants prennent toujours les choses en plein cœur. On n’est pas préparés, on ne s’est pas « tanné le cuir ». Leurs joies et leurs douleurs sont plus intenses que celles des adultes, toujours. Un mot blessant, une attitude méchante à leur égard, c’est comme de les frapper en plein visage. Ensuite, ils réfléchissent, essaient de comprendre. Ils y parviennent rarement. Alors ils attendent. On passe son enfance à attendre. Attendre celui, celle qu’on aime et qui n’est pas là. Attendre des explications qui ne viennent pas. Attendre après des promesses d’adultes jamais tenues.

 

 

Plus tard, il y a les plus grands : « Tu as envie de jouer avec nous ? Ben non, nous on ne te veut pas… » Et le petit garçon, il fait semblant de s’en moquer, mais il ne s’en moque pas du tout. Il reste dans son coin, il hausse les épaules et s’en va jouer tout seul. Avec son ballon. Ou bien il se construit une cabane, mais c’est difficile, sans copain pour soutenir les planches pendant que lui les clouerait, ou le contraire. Il s’asseoit dans la colline, il regarde de loin les autres qui rient ensemble. Il hausse les épaules, gratte par terre avec une épée qu’il s’est fabriquée. Il se raconte des histoires, il chantonne, il sourit tout seul…

 

 

J’ai beau dire aujourd’hui que je ne veux pas d’enfants, et que le fait d’être homo ne me pose aucun problème par rapport à cela, je respecte profondément l’enfance. Trop, peut-être. La responsabilité d’être père me paraît immense, et lourde. Je ne sais pas si je serais à la hauteur sur la durée, et donc, prudemment, je préfère me défiler. Mais une chose est sûre : j’aime les enfants, j’aime jouer avec eux, partager leurs discussions et leurs joies, plaisanter avec eux. Et surtout, SURTOUT, j’ai gardé en moi ce sentiment très fort : je ne supporte pas de voir un enfant se faire humilier par un autre enfant, ou, pire encore, par un adulte. J’ai déjà été témoin de scènes pareilles, et j’ai toujours réagi violemment. L’humiliation gratuite, c’est bien ce qu’il peut y avoir de plus laid.  Les gamins, la plupart du temps, ne savent pas se défendre, surtout devant des inconnus. Il portent leur cœur dans leurs yeux, leur faiblesse sur leurs épaules. Ils sont purs. On n’a pas le droit de faire certaines choses. On ne crache pas sur les oiseaux.

 

Quand on grandit, par la suite, on apprend à élaborer des mécanismes de défense. On devient soi-même agressif, vindicatif, mordant, méchant même. On apprend à forcer le respect, à l’imposer. On commence à savoir de quels outils on dispose,  en partie humour, en partie  intelligence, en partie talents de comédien. On essaie d’améliorer ce qui ne nous plaît pas en nous, à coups de défis, de conquêtes.

 

 

Mais le petit garçon, il est toujours là. A la fois si proche et si loin de moi. Il ne bouge pas, il ne rit pas, il ne pleure pas. Il me regarde. Avec sérieux. D’un air interrogateur. Il a toujours plein de questions à me poser. Certaines ont trouvé quelques réponses, d’autres, beaucoup trop, n’en ont jamais reçu. Et à travers toutes ces années de vie qui nous séparent, il n’y a pas un jour où je n’essaie de parler avec lui. Sans cesse je lui tends les bras, je lui dis « Viens, viens, viens te réchauffer à moi, viens te blottir contre moi. Je te défendrai, tu n’auras plus jamais mal. Plus personne n’osera t’embêter. » . Il secoue la tête, il baisse les yeux. Il gratte encore le sol du bout de son épée. Il sait bien, lui que ce n’est pas possible. On ne peut pas revenir sur ce qui a été. Mais il me fait signe, de loin, pour m’encourager, me montrer qu’il m’aime bien lui aussi.

 

Il est le seul enfant que j’aurai jamais.

17.01.2008

Souvenirs souvenirs

Je viens de recevoir un mail de notre pote Pilou de Lille qui lui est resté  « là-haut » à roucouler avec son mignon p’tit Belge.

La « liste » qu’il m’a envoyée m’a fait EXACTEMENT  la même impression que celle que j’avais eue en écoutant pour la première fois ‘Maudits Français’ de Linda Lemay au retour de notre été au Québec. On comprend tout et on saisit toutes les allusions cachées, chose dont on aurait été absolument incapable avant, c’est fou !

Alors je vous livre sa liste (agrémentée de quelques commentaires de mon cru) :

Vous savez que vous êtes de Lille quand...:


- vous savez ce qu'est un Welsh et ce qu'il y a dedans (pour les Anglishes, nan on est pas cannibales on bouffe pas les gallois!)!
 - petit, vous aviez des crayons de bois et non pas des crayons à papier
 - vous vous méfiez en voiture des 6 2
 - vous comprenez le mot babache (et tant pis pour les babaches autour qui comprennent pas) (une variante c'est "totoche")
 - pour le LOSC vous iriez loin.. (au moins jusqu'au grand stade de Villeneuve) (boff non, en bon pédé qui se respecte, le foot m'a toujours GONFLE)
 - en voiture on vous dit "remonte le carreau", vous savez quoi faire!
 - la ducasse n'est pas pour vous uniquement une bière
 - prononcer le « t » à la fin du mot « vingt » ne vous paraît pas bizarre ("il est ouit heures vinte !")
 - il ne pleut pas c’est qu’il fait beau !
 - vous savez ce qu’est de la cassonade (dans les crêpes, miam miam !)
 - vous lavez par terre avec une raclette/un racleau et une wassingue
 - vous allez acheter l’essence et la bière en Belgique (l'essence, vrai ! Mais on n'a jamais été amateurs de bière chez TiNours et Lancelot...)
 - vous dites « mettre la porte contre » et la plupart des gens comprennent
 - vous dites « marcher à pied de chaussettes » (ça par contre, j'ai jamais pratiqué !)
 - vous jugez la convivialité d'une ville au nombre de ses cafés
 - vous ne prenez pas les baraques à frites pour des gens du voyage. (certes, mais quand on débarque de son Sud, on les regarde sans comprendre et on demande où sont les fourgons à pizza???)
 - il drache... on sort couvert (360 jours sur 365)
 - vous connaissez la recette secrète de la fricandelle (beurque)
 - Eurostar, Thalys et TGV sont des mots courants (aaah les week-ends en Belgique, en Hollande, en Angleterre... snifff...)
 - vous devez prétexter habiter dans un igloo et porter des peaux de bêtes pour plaire à vos connaissances parisiennes.

 
- vous connaissez la rue de la soif à Lille
 - vous réalisez que Bruxelles est vachement mieux que Paris (ça dépend pour qui, et pour quoi...)
 - à chaque fois que vous partez en vacances vous trouvez qu'il fait bon
 - vous réalisez que vous êtes vachement plus musique électro que vos amis des autres régions (à cause de la proximité des boîtes belges... mais j'ai jamais aimé l'électro... et mon séjour à Lille n'y a rien changé..)
 - la chanson d'Alain Souchon " le baiser" te rappelle tes aventures à Bray Dunes (haut lieu de drague s'il en fut...)
 - au tri postal tu n'apportes pas ton courrier
 - vous confondez pas la Voix du Nord avec une ligne de train
 - Vous n'avez jamais prétexté une grève des conducteurs de métro quand vous arrivez en retard au taf. (impossible ! le métro là-bas est entièrement automatisé)
 - la définition du mot froid vous semble vraiment différente dans le sud
 - Vous regardez A s'barraque de Dany Boon sans les sous-titres
 - vos doigts sentent la moule le premier week-end de septembre (le crustacé, hein... rien d'autre...  rapport à la braderie)
 - La pluie ne vous empêche pas de sortir (SI !!! beaucoup trop souvent à mon goût!!!!)
 - Les frites avec de la mayo ça vous parait normal (... et répugnant...)
 - Vous vous offusquez des reportages dans le Nord sur les chaines nationales... mais ça vous fait quand même bien rire
 - Dès le moindre rayon de soleil, vous squattez les terrasses (même en plein hiver).
 - Vous dîtes "s'il vous plaît" en tendant la monnaie pour payer vos achats (ah oui, ça c'était/c'est une manie de mon TiNours)
 - Pour vous, le gris est une couleur (...que tout le reste de votre vie vous fuirez...)
 - Vous rêvez de vivre au soleil mais l'idée de quitter Lille est difficile. (difficile peut-être, mais on s'en remet... très bien, même !)
 - Vous savez prononcer Pot'je Vleesh (mais vous savez peut-être pas l'écrire) (alors ça par contre c'est un plat flamand absolument délicieux, dont je  RAFFOLAIS !!!)
 - Vous trouvez le clapotis de la pluie romantique (EUH ! oui, la nuit quand on est sous la couette et qu'on l'entend tomber dehors ! Beaucoup moins quand on l'écoute en prenant son petit déjeuner avant de sortir, pour bosser, ou autre...)
 - Pour vous la métropole, c'est Lille et sa région.. pas la France entière
 - Vous savez que Rijsel et Lille ne font qu'une (putain, le nombre de copains rentrant de Belgique qui se sont plantés à cause de ces panneaux à la noix... vaut mieux les prévenir à l'avance...)
 - Une semaine sans patate c'est impossible (si, quand même... je tenais à ma ligne, et j'y tiens toujours. Et puis, quitte à grossir, on peut s'empiffrer de choses tout de même meilleures que des patates...)
 - Vous connaissez vous aussi une Cathy Bigotte (lors de ma 1° année d'enseignement là-bas j'avais comme élève une Cathie Biggot. Je l'imagine très bien aujourd'hui, mariée, 5 enfants, des bigoudis sur la tête, en train de regarder un match PSG Lille sur un écran géant dont le volume poussé à fond la caisse fait chier les voisins de son HLM...)
 - Pour vous, le carnaval à ne surtout pas manquer ce n'est ni Rio ni Nice mais celui de Dunkerque
 - Gaston et Thèrése ne sont pas des prénoms mais des lycées (Berger et d'Avila, LOL... j'y en ai fait passer des examens !)
 - la phrase "je t'appelle et je te dirai quoi" n'est pas pour vous une bizarrerie mais un apport futur d'information (exact ! quand on l'entend pour la première fois ça fait tout drôle, mais on s'habitue très vite ! Et puis un jour est tout surpris de s'entendre l'utiliser soi-même...)

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27.12.2007

Coming out on Christmas Day

Quand je rentre de vacances et que je fais, comme j’aime à le dire « la tournée des copains blogueurs », (sauf que là ça se passe sans apéro ou digestif) je suis toujours stupéfait par les similitudes qui existent entre les histoires de famille des uns et des autres.

Tout le monde redoute plus ou moins les réunions familiales parce qu’elles sont l’occasion, deux fois sur trois, de psycho-drames sado-masochistes, avec dérapages, engueulades, hurlements, sanglots, portes claquées, patin couffin.

J’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de le dire sur des commentaires chez les autres : finalement, ça a un côté rassurant parce que ça devient assez banal. La plupart des potes voient leur famille le moins souvent possible, il y a toujours une brebis galeuse qui fout la merde au pied du sapin ou autour de la table, et l’explosion thermonucléaire a lieu invariablement au moment du dessert ou de l’apéro.

Et moi ? Eh ben chez moi, je dois dire que je suis assez ennuyé d’en parler, mais c’est vrai que tout est loin d’être rose. Mon père, c’est un emmerdeur de première quand il s’y met.

J’ai un mal fou à écrire ces phrases, peut-être que je cherche à m’aveugler en me persuadant que tout va bien alors qu’en fait, non, tout ne va pas bien. Mais ça m’emmerde de casser du sucre sur son dos alors qu’il n’est pas là pour se défendre (et comme ça m’étonnerait qu’il vienne lire ça et rajouter un commentaire… putain alors ça, ce serait un évènement, comparable au premier pas de l’homme sur la lune).

Alors, le portait de mon père.

Ce qui est stupéfiant, c’est que la plupart des gens qui ne le connaissent pas et le rencontrent pour la première fois, le trouvent absolument charmant. J’en ai encore eu récemment la preuve l’autre jour chez Lala (la collègue de boulot de TiNours) : sa famille avait rencontré mon père en septembre, et  le 23 décembre ils m’ont tous balancé  des : « Alors est-ce qu’il va bien ? » « Quel homme haut en couleurs ! » « Un personnage à la Pagnol ! ». Un autre pote m’a même dit une fois « il me rappelle mon père » (qui était mort 3 ou 4 ans auparavant) « j’aimerais qu’Alexandre –son fils- ait un grand père comme ton Papa ». Je lui avais alors proposé de le lui louer, moyennant finance, évidemment. L’autre jour, chez Lala, je leur ai lancé à tous « ma Maman va bien elle aussi, merci pour elle ! ». Mais bon, c’est mon père qu’on remarque, parce qu’il a le don de savoir faire rigoler en société. Je n’ai pas hérité ça de lui, hélas.

Le revers de la médaille, qui ne transparait que pour les initiés, c’est que mon père, c’est un ours. Et pas un gentil Nounours à câlins dans le genre de mon TiNours, hein. Un affreux ours mal léché qu’on vient de réveiller de son hibernation et qui braille à tout berzingue. Il a une voix de stentor, quand il l’élève, les portes et les fenêtres tremblent sur leurs gonds. Il est chiant pour la nourriture, il est très difficile, il est capable quelquefois (quand ça lui prend) de faire la gueule deux jours d’affilée sans qu’on sache pourquoi… Il est fortiche dans l’art des petites réflexions venimeuses (surtout au téléphone). Un de ses jeux préférés, c’est de se disputer avec ma Mère. Mais, je dois ajouter à sa décharge, elle aussi adore ça. Quand ils commencent à s’engueuler mutuellement pour une fourchette mal placée, une information sur laquelle ils ne sont pas d’accord, un radiateur mal réglé, ça peut durer des heures et des heures sur le mode « Who’s afraid of Virginia Woolf » d’Edward Albee. J’allais oublier de préciser que mon père a aussi longtemps trompé ma mère, ce qui a donné lieu à des crises conjugales mémorables.

J’en ai souffert pendant des années. Nous en avons tous souffert, jusqu’à nous casser de la maison les uns après les autres. Après moi, il y a eu ma nièce, qui a vécu chez eux de 15 à 20 ans parce que ses parents (ma sœur et mon beau-frère) déconnaient trop (je vous passe les détails) et qui, à la fin, n’en pouvait plus elle non plus de cette ambiance de rancoeurs, d’acrimonie, de bile aigre, de disputes, d’affrontements, etc etc.

Eh oui mais….

Mon père (et ma mère) on peut leur reprocher tout sur la forme. Tout, absolument tout. Mon enfance, mon adolescence, ont ressemblé à une corrida permanente. Cris, pleurs, bagarres, portes claquées, presque au quotidien.

Mais sur le FOND, on ne peut rien leur reprocher. Je passe sur les basiques, bien sûr. Nous n’avons jamais eu faim, nous avons toujours été habillés correctement. On ne se battait pas physiquement. Mon père était mineur, pendant des années il s’est levé à 4H du matin pour nous. Ma mère (au foyer) travaillait sans cesse aussi. Elle s’est même occupée pendant 15 ans de sa belle-mère. Et puis, ils ont accueilli ma nièce qui n’avait pas d’autre endroit où aller, pendant 5 ans.

Il y a beaucoup de gens qui disent souvent : « Moi il y a un truc que je ne pardonnerai jamais à mes parents, c’est… ». J’en ai à revendre, des anecdotes négatives de ce genre-là. Mais surtout,  SURTOUT, j’en ai dans l’autre sens. Il y a des choses que mon père a dites ou faites pour  moi, qui font que je lui laisse un peu un chèque en blanc sur l’avenir.

Notamment son attitude face à TiNours. Ceci inclut ma mère, bien entendu. J’avais 36 ans quand j’ai fait mon coming-out auprès d’eux. C’était un lendemain de Noël, justement, il y a 7 ans. On a toujours une trouille bleue face à ses parents. J’ai toujours retardé le moment des « révélations » tant que j’ai pu, mais un jour ma copine Corinne m’a dit « Lancelot, tes parents sont vieux et s’ils meurent sans savoir cela de toi, ils n’auront jamais RIEN su sur toi. » Ce qui est vrai bien sûr, puisqu’on a beau dire, le fait que je sois gay a dirigé, façonné en partie ma vie. Et surtout, maintenant, TiNours en fait partie, il en est indissociable.

Je me revois encore lors de ce repas à trois que nous faisions dans la cuisine, mes parents et moi. J’avais prévu de le leur dire à ce moment-là, mon cœur à 500 à l’heure. Je me disais, « Allez lance-toi » mais j’y arrivais pas. Finalement j’ai pris une voie détournée, sachant qu’une fois que cette phrase-là serait prononcée, aucun retour en arrière ne serait plus possible. « Papa, Maman, j’ai un truc à vous dire »

A ce moment-là, je suis devenu blanc