29.06.2008

Pédés, foot et échographies...

S’il y a bien un truc qui est saoulant, pour un homo vivant dans un monde majoritairement hétéro (et particulièrement au travail) ce sont les discussions sur le déroulement des grossesses, les accouchements, les bébés qui dorment mal la nuit, et ce qu’il faut leur donner à manger ou pas, ou s’il faut les allaiter ou pas, ou l’opportunité de les mettre en crèche ou chez une nounou, enfin tout ça quoi…

Le seul sujet de conversation que je trouve  ENCORE PIRE et que je fuis comme la peste, c’est les pronostics et les commentaires sur les matches de foot…. Mundial, Euro, les qualifications, les sélections, des équipes, des joueurs, patin couffin… j’y comprends rien et ça me gave la glotte, ça me fait suprêmement chier, je me demande comment on peut se passionner pour des trucs pareils. Je connais certains pédés qui adorent le foot. Je sais pas comment ils font. Pour moi c’est le summum de la Beauferie et du Soporifique… Bref…

Dans le monde des hétéros, coincé entre le salon, où les pères de famille boivent de la bière sur leur divan en hurlant « OUééééé !!! » à chaque but marqué par l’équipe aimée, et la salle à manger où les mères, touillant rêveusement leur café, décrivent la consistance du caca de Chloé 6 mois, et la liste des aliments qui font vomir Enzo 5 ans, le pauvre pédé invité n’a plus qu’à se replier dans la chambre du fils aîné, ado bougon (mais Choupinou quand même...) de 15 ans, qui fait la gueule parce qu’il n’aime pas non plus le Foot (tiens, c’est bon signe, ça…), et essayer de jouer les grands frères et lui soutirer quelques confidences, tout  en louchant sur le foutoir de son bureau en espérant y apercevoir le dernier numéro de Têtu, planqué sous des cours de physique….

Avant-hier soir, TiNours était invité  à un pot de départ chez une collègue de travail. Je n’y étais pas, mais il m’a raconté sa soirée au retour. Une vingtaine de gens, tous très sympas pour la plupart. Bonne bouffe, bonne ambiance, jusqu’au moment fatidique où une femme enceinte a dévoilé son état aux autres. Blabla ça se voit pas, blablabla tu nous l’avais caché, blablablabla c’est pour quand, etc. Il écoutait ça d’une oreille (très) distraite, tout en discutant avec son voisin de table, le (paraît-il) très charmant et sexy frère de la collègue en question (35 ans, militaire célibataire, humm j’ai raté ça) quand tout à coup il fut vite ramené aux choses  IMPORTANTES. Il a vu une pochette atterrir sur son assiette : kézako ? Il ouvre… eh ben c’était l’échographie, msieurs dames ! Ca circulait de convive en convive… Il l’a tendue du bout des doigts à son voisin, qui l’a immédiatement repassée à côté, sans l’ouvrir.

Cette histoire est très courante. Je me souviens d’une prof de gym, au lycée où je bossais avant, qui avait fait circuler son échographie à elle à la cantine, parmi les profs attablés, histoire de leur ouvrir l’appétit.

L’échographie…. Je vous demande un peu... Et les nanas font ça sérieusement et sans plaisanter. Il y en a aussi qui après avoir filmé leur accouchement, en font des projections aux invités ! Si si ! TiNours l’a aussi vécu, une autre fois ! C’est pas sorti d’un roman de Stephen King. La vérité vraie, je vous dis.

Entendons-nous bien : j’adore les enfants, j’aime jouer avec eux dans les réunions entre amis, et je comprends très bien qu’on montre des photos d’un mignon boudchou qui vient de naître, ou des clichés de vacances. Je ne veux surtout pas non plus dire qu’une échographie, c’est dégoûtant. Surtout pas. C’est la vie, et je comprends très bien l’émotion véritable que doivent ressentir deux parents en voyant pour la première fois celle de leur enfant à naître… mais de là à aller exhiber ça à des invités, je trouve ça nul. Ne parlons pas du film d’un accouchement ! Est-ce qu’il vous viendrait, à vous, l’idée de brandir pour des amis en visite des radiographies mammaires ou prostatiques ? Ou bien le film de vos ébats de la nuit où vous avez décidé d’essayer le tourniquet chinois, ou la brouette irlandaise ? Moi non. Il n’y a pas de réelle différence. Un enfant sur le point de naître, c’est beau, c’est émouvant, c’est vrai. Mais c’est intime. Si j’en avais fait un, je n’aurais certainement pas fait circuler ses photos « in utero » dans un cercle d’amis, entre les apéricubes, les cacahuètes et le porto.

Enfin, bon… Comme me l’a fort justement dit un copain un jour : « Tu ne sais pas ce que c’est… écrase… » Un argument imparable, en effet.

Bon il est où, Kevin ? Dans sa chambre, en train de dialoguer sur MSN avec ses copains du lycée ? J’y vais !  Il m’avait proposé de me montrer les photos de ses potes du club d’athlétisme… Non, non ne vous dérangez pas, je connais le chemin… Appelez-nous quand vous servirez le dessert…

28.06.2008

Mugabe et Bestialité

 

 

« Qu’ils continuent à manifester leur opposition » a-t-il déclaré récemment en parlant des pays occidentaux s’indignant de cette élection-mascarade qui a eu lieu hier au Zimbabwe. « Ils ne nous empêcheront pas de continuer à exister »

 

 

C’est vrai, Monsieur Mugabe. Vous continuez à exister comme la preuve vivante du déni de démocratie. De la honte d’un pays malade de son gouvernement. Du symbole vivant de ce que tout pays civilisé doit éviter à tout prix. Du despotisme éternel. De la dictature et de la torture érigées en système pérenne.

 

 

Certains responsables du mouvement adverse (le MDC, mouvement pour le changement démocratique) ont  été accusés de trahison pour atteinte aux intérêts de la nation. « Des pantins pathétiques » selon le dictateur.  Tsangirai,  candidat adverse, Tendai Biti, le secrétaire général, ont déjà été interpellés, arrêtés. Tasngirai a été relâché. Tout de même. Il ne fallait pas pousser le bouchon trop loin, et trop ouvertement.

 

 

Face aux critiques des pays occidentaux, Mugabe martèle que « plus jamais le Zimbabwe ne doit repasser sous la coupe de l’homme blanc ». Ben voyons, comme c’est commode. Après la dictature coloniale blanche, tout despotisme noir sera excusable, pourvu qu’il ait à sa tête le Président sortant, ça va de soi. Blanc contre noir, ça fait oublier démocratie contre totalitarisme. Ca simplifie le débat.

 

Quant aux malheureux qui oseraient s’abstenir au scrutin, on les en décourage. Les citadins sont libres de ne pas aller voter. Mais dans la brousse, tout le monde le saura. Si les ruraux restent chez eux, ils peuvent craindre pour leurs femmes et leurs enfants. Les manœuvres d’intimidation de la population ces jours-ci ont suivi les enlèvements, assassinats et mutilations des responsables politiques du MDC au cours des dernières semaines.

 

 

84 ans, et au pouvoir depuis 1980. Mugabe peut être fier de son bilan magistral : inflation à plus de 100000 %, taux de chômage à plus de 80%. Pas étonnant que la population effectue des  exodes massifs et quotidiens vers l’Afrique du Sud pour aller y trouver de quoi subsister.

 

 

Accessoirement, les prises de position xénophobes et homophobes du « président » l’avaient aussi amené à déclarer en 2002 : « les homosexuels sont pires que les chiens et les porcs ».

 

 

Eh bien, Monsieur Mugabe, je préfère être un citoyen pire qu’un chien ou un porc, mais respectueux de la démocratie, plutôt qu’un despote hétérosexuel tortionnaire et sanguinaire. Mes pratiques sexuelles, toutes canines et porcines qu’elles puissent être, ne font couler le sang de personne.

13.06.2008

A dix-sept ans d'écart

Février 1991 :

 

 

Elisabeth et moi étions garés dans une rue d’Aix, tard le soir, dans ma vieille 305. Elle était venue pour réviser le CAPES chez moi pendant deux jours, et je l’avais ramenée devant chez elle. On parlait, on parlait. L’atmosphère devenait de plus en plus dense et lourde dans la voiture au fur et à mesure que la nuit avançait.

 

 

 

Elle : « C’est vrai que ça va être difficile pour toi de vivre cette relation avec une femme mariée… »

Moi : « Oui, d’autant plus qu’elle a des enfants… »

Elle : « Oh, les enfants…. Tu me dis que ça ne va pas bien dans son couple, alors tu sais, il y a quand même de l’espoir pour toi… »

Moi (sombrement) « Oui, peut-être… »

Elle : « Mais pourquoi tu fais cette tête ?  Tu ne seras quand même pas le premier mec à vivre une relation adultère ! Ne viens pas me dire que tu te sens coupable de mettre en danger un mariage ? De toute façon ça ne va pas du tout entre eux… »

Moi : « Non, c’est pas ça, il y a d’autres choses… »

Long silence … je me souviens de nos respirations qui faisaient de la buée dans le noir.

Elle (lentement) : « C’est quoi, « autre chose »… ? »

Je regardais droit devant moi. Les dents serrées. Les lèvres closes. Le cœur battant.

Elle : « Lancelot… ? Qu’est-ce qui ne va pas… ? »

Moi : « Je… (pause)… attends… (je reprends ma respiration) … en fait…. Elle… enfin je…(j’avais du mal à respirer)… Elisabeth… ? »

Elle (doucement) : « Oui…. ? »

Moi : « C’est pas une femme mariée. C’est un homme. Je suis homo, Elisabeth. »

 

 

 

Elle n’a rien dit. Elle a juste continué à me regarder dans les yeux. Elle me tenait la main. Et brutalement, je me suis mis à avoir très froid. Des frissons incoercibles. Par chance, on avait sa couette dans la voiture et elle me l’a filée pour que je m’enveloppe dedans, et ça s’est calmé au bout de quelques minutes, avant que l’on ne se remette à parler, libérés tous les deux, avec ce non-dit débloqué entre nous.

 

 

 

C’était mon tout premier coming-out.

 

 

Juin 2008 :

 

 

Betty est une collègue de travail (et amie) à laquelle je faisais allusion dans ma note précédente. C’est elle qui au téléphone m’avait communiqué les coordonnées de Gentil Docteur qui a su réparer Toto.

Elle et moi nous entendons très bien, et elle est déjà venue à la maison, mais ces deux fois-là, TiNours n’y était pas. Elle n’est pas censée être au courant de quoi que ce soit sur ma vie personnelle, que nous n’avons jamais abordée.

 

 

 

Hélas, l’autre jour en l’appelant à propos du PC, j’ai commis l’erreur d’utiliser le portable de TiNours. Le numéro s’est affiché sur son téléphone fixe, et, comme elle avait un renseignement à me demander le lendemain, elle l’a utilisé. PAF ! Bingo ! Elle est tombée sur mon gentil mari au travail, qui lui a dit « Ah non, je ne peux pas vous passer Lancelot, je suis un ami à lui ». Excuses mutuelles, petits rires gênés, politesses, on raccroche. Le soir même, évidemment, je suis mis au courant de l’histoire, ce qui m’a fait sourire.

Aujourd’hui, je recroise Betty au lycée et j’en profite pour lui raconter les péripéties vécues par Toto chez son Gentil Docteur, et pour la remercier de m’avoir si bien conseillé. Je la regardais avec un sourire en coin. Elle me considérait avec une lueur espiègle dans l’œil.

 

 

 

Moi : « Et puis il parait que tu as cherché à me joindre hier ? »

Elle « Oui oui, tout à fait, sur ce que je croyais être ton portable… »

Moi : « …et tu es tombée sur mon mec. »

Elle (grand sourire) « Voilà, exactement… »

Moi (rigolard) : « Ce qui n’a pas été une surprise pour toi, je suppose… ?

Elle : « Non, pas du tout… »

Et puis on s’est regardés, et on a éclaté en même temps d’un fou-rire silencieux. Silencieux forcément, parce que d’autres profs arrivaient derrière nous. Affaire à suivre. Il faudra donc que j’invite Betty à la maison un de ces quatre pour qu’elle fasse la connaissance de TiNours, à la bonne franquette…

 

 

 

C’était mon tout dernier coming-out. Quand même bien plus cool que le premier, ça va sans dire.

 

 

 

Dix-sept ans d’écart entre les deux. Bien sûr entretemps, il y en a eu plein d’autres. Les coming-out se suivent et ne se ressemblent pas. En tout cas, c’est une gymnastique que j’ai totalement rodée. Plus de pathos.

L’avantage au fait de vieillir, c’est que les choses deviennent plus simples. Ce matin, je n’ai pas fait de chute de tension. Pas de frissons ni de tremblements. Je suis sorti tout guilleret du lycée, en sifflotant.

 

 

 

Nouveaux amis à la maison, nouvelles fiestas en perspective.

11.06.2008

Cassé, réparé ! ou : « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille »

Lundi après midi, en rentrant du boulot, j’ai allumé mon PC pour consulter quelques pages web. Et, au bout de quelques minutes, POF, Toto s’éteint sans préavis.

 

 

 

 

Bon, j’ai l’habitude, il me fait souvent le coup, mon Toto. A l’image de son maître, il buggue quelquefois. Donc sans m’émouvoir, je ré-appuie sur  le bouton Marche/Arrêt.

 

 

 

 

Et là je m’émeus pour de bon : rien, niet, nada. Toto, il veut plus rien savoir, et il refuse obstinément de se rallumer. Il a l’air bien malade, en fait.

 

 

 

 

Très stressant, ça. Ah, le refrain de l’addiction au Web, et pati et pata. BREF. Faut l’amener à réparer, voilà tout. J’ai donc téléphoné le soir même à une amie qui connaît un médecin magique pour les PC en souffrance, et qui m’en a dit beaucoup de bien. C’est à une dizaine de km de la maison, on n’attend pas et on fonce. J’ai pris Toto dans mes bras et je l’ai emmené à la visite médicale dès le lendemain. « C’est grave, docteur ? »

« Eh bien nous réservons notre diagnostic, Monsieur. La tumeur pourrait être tout aussi bien bénigne que maligne, seuls des examens plus approfondis nous le diront… »

 

 

 

 

Je suis donc rentré, pleurant mon enfant laissé derrière moi dans ce grand hôpital tout froid. Je voulais parler de mon chagrin, de ma peine, de ma Douleur… M’épancher sur mon blog.  J’ai essayé de  remplacer Toto par Oscar, un vieux coucou datant de 1998 (pour vous dire !) que j’avais conservé dans la naphtaline. Après moult efforts, j’ai réussi à me brancher sur internet, mais le pauvre Oscar ne reconnaissait plus rien aux nouvelles configurations et me lançait de frénétiques  signaux d’erreur toutes les 10 secondes. « Erreur numéro 35622 sur l’espace 655. Voulez vous effectuer un débogage ? » Nan, pas de débogage, j’en veux pas. On poursuit le programme…. !

J’ai lutté contre vents et marées. Un parcours du combattant pour sortir un texte sur Word, puis l’épreuve du copié-collé qui rame, de la connexion balbutiante sur Haut et Fort, puis du collé-copié qui ramait plus que jamais.

C’est ainsi que sanglotant, suant, soufflant et bégayant, j’ai réussi à vous livrer, chers  lecteurs, ma note d’hier soir, enfantée dans la Douleur, au forceps.

Paraît qu’elle a fait sourire, ma note. Panama me cite la Mort du Loup. J’ai jamais voulu rivaliser avec de Vigny, qu’on se le dise. Et d’ailleurs, en matière de poésie, je préfère nettement Baudelaire que j’ai mis en exergue en titre aujourd’hui. Déraisonnable, ma Douleur ? Bien sûr. Serait-ce une raison pour la taire ? Je ne suis pas d’accord : « Moi j’aime mes bobos, puisque ce sont les miens ! »

« Peu importe, tu devrais te gratter dans le noir. Apprends à décoincer ton gosier encombré. » répond l’Oracle, qui lui, du haut de sa Sérénité, va bien.

 

 

 

 

Bref, aujourd’hui, après quelques heures d’angoisse laryngéique (et de grattements, très douloureux quoiqu’on en pense), voici que Gentil Docteur me rappelle plus tôt que prévu :

« Monsieur Lancelot ? Vous nous aviez laissé un ordinateur portable hier »

Moi, le cœur battant : « Oui, comment va-t-il ? »

Lui : « Nous avons pu tout réparer, ce n’était pas grave, il ne s’agissait que de faux contacts. »

Des Faux Contacts. Ce n’est que cela. Mon enfant est sauvé. Joie, allégresse.

Gentil Docteur reprend : « Je tiens tout de même à vous signaler que le ventilateur est un peu faussé. Il force un peu, et ne brasse pas l’air correctement. Il faudrait le changer. Mais nous devons commander la pièce, et cela prendra un peu plus de temps » (suivent quelques dérisoires considérations de prix, sans intérêt) « …en attendant, vous pouvez toujours récupérer votre PC tel quel, puisqu’il fonctionne, et nous vous rappellerons lorsque nous aurons reçu le nouveau ventilateur. »

 

 

 

 

Et voilà comment ce soir je suis rentré à la maison en compagnie de Toto, tout guilleret en attente de sa greffe. Ouste, Oscar, dégage. Les vieux PC, ça a tendance à battre la campagne. Quand je me connectais, il continuait à me parler de débogage, de betteraves, de punching balls, bref du n’importe quoi en petits morceaux. J'ai déjà eu suffisamment de crampes au coeur ces trois derniers jours sans, en plus, me coller une migraine carabinée en cherchant à interpréter les paroles brumeuses de l'Oracle. Clic, on déconnecte.

 

 

 

 

Toto ronronne doucement sous mes yeux, sous mes doigts. Il tousse encore un peu, mais il est confiant sur l’avenir.

 

 

 

 

Des faux contacts, et un nouveau ventilateur pour changer d’air. Ce n’était donc que ça.

08.06.2008

La douleur que je ne connais pas

Quand j’ai réfléchi hier  à ma dernière note,  je me suis rendu compte qu’en fait l’impression de découragement et  de limite du supportable impossible à dépasser avait en fait commencé avec une autre scène, plus tôt dans la semaine, que j’avais occultée.

Et encore une fois, en lien avec l’enfance. La lecture de la note d’Oh ! puis surtout de celle de Fauvette, par la suite,  n’ont fait que ‘catalyser’ ma tristesse liée à tout ça.

 

 

 

Mardi soir. Je sortais de ma 4° heure de cours, et après avoir papoté avec les derniers élèves qui s’attardaient, pour les derniers conseils avant le bac, les vœux et les marques d’amitié mutuelles,  je me suis rendu en salle des profs vers la fin de la récréation. Il y avait là Anne, la prof d’Italien, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler dans ma note sur le mépris. Comme je l’ai déjà dit, Anne est une collègue que j’aime beaucoup. Elle a mon âge environ, elle est grande, forte et imposante. Elle est peu commode dans ses rapports avec les gens (elle engueule beaucoup, et les profs en prennent autant dans la poire que les élèves) mais elle est droite, honnête, rigoureuse. J’ai plusieurs classes en commun avec elle, et on bosse parfaitement bien ensemble tous les deux.

 

 

 

Il y a trois ans, Victoria, une autre prof (d’espagnol, elle) a perdu son fils unique de 21 ans. Un garçon qui était atteint de la myopathie de Duchesne. Une maladie dont ceux qui sont atteints ont une espérance de vie très courte (20-25 ans maximum). Un problème génétique grave entraînant une dégénérescence des muscles. L’affection est récessive et portée par le chromosome X, ce qui, en termes clairs, veut dire qu’elle est  toujours transmise par la mère à ses fils (avec un risque de 1 sur 2, ce qui est énorme). Et, bien sûr, le fardeau de culpabilité que cela peut entraîner pour la maman…

Le fils de Victoria a tenu à faire ses études, les poursuivre jusqu’au bac, malgré son handicap. Il l’a réussi, et ensuite il a voulu faire une école spécialisée, dans je ne sais quel domaine, à Paris. Comme il ne pouvait vivre seul, son père l’avait accompagné et avait loué un studio où ils habitaient ensemble. Et deux mois après la rentrée universitaire, l’état du fils s’est brutalement aggravé et il est décédé.

Outre le déchirement pour Victoria qui s’est arrêtée deux mois pour se remettre, on a tous pensé à Anne qui était exactement dans la même situation, sauf que son fils à elle est plus jeune (8 ou 10 ans) mais à qui cette nouvelle allait bien sûr faire l’effet d’un coup de massue, dans la mesure où elle pouvait préfigurer l’avenir de son enfant… Je n’étais pas là quand Anne l’a appris, et honnêtement, je préfère qu’il en ait été ainsi.

Mais Anne ne se plaint jamais et est toujours d’un courage à toute épreuve. Je ne l’ai jamais entendue se lamenter sur son sort comme le font d’autres avec leurs petits ennuis de santé (ou autres) ridicules.

 

 

 

Mardi en fin d’après-midi, donc, je l’entendais plaisanter et rire avec d’autres profs, tout en vaquant à mes occupations. Et lorsque la sonnerie a retenti, je suis resté car j’avais des photocopies à faire. La salle s’est vidée très vite, et quand je suis entré à l’espace photocopies, je l’ai trouvée là. On était chacun occupés sur notre machine, on se parlait donc sans se regarder, détail important. J’ai voulu en profiter pour la questionner sur la conne qui m’avait snobé dans le couloir l’autre jour (je me demandais si c’était une prof d’italien ou d’espagnol, c’est vrai que ce n’était pas une information absolument fondamentale en soi…). Et comme elle me répondait sans cesse à côté de la plaque, à un moment j’ai relevé la tête et je l’ai regardée d’un air interrogateur. Elle m’a dit « Excuse-moi, en ce moment ça ne va pas du tout… » Tout étonné, parce que lors des 10 minutes précédentes, devant tous les autres, elle avait vraiment donné le change, j’ai interrompu mon travail sur ma photocopieuse. Je lui ai dit « Qu’est-ce qu’il y a, Anne ? C’est ton fils ? ça ne va pas ? » et là elle a fondu en larmes et m’a dit « Non, pas lui, mais c’est l’enfant  d’un couple d’amis à nous, qui a la même maladie, il a 15 ans et il va de plus en plus mal…  Et moi j’en ai marre, tu sais, j’en ai marre… »

Qu’est-ce qu’on est censé répondre dans un cas pareil ? Que des conneries et des platitudes vaseuses… Je lui ai dit « Mais Anne il ne faut pas perdre espoir, ton fils est jeune, et la science fait des progrès… La découverte du traitement peut se faire très vite, tu sais.. » et là elle m’a gueulé : « Oui eh ben pas assez, merde ! »

Je l’ai gauchement prise dans mes bras pour lui demander pardon que la science, ce soit « pas assez merde » Je ne pouvais plus décemment dire quelque chose de sensé, alors je lai laissée se calmer en la serrant contre moi, et puis elle a ramassé ses affaires, m’a fait un pauvre sourire et est repartie.

 

 

 

Putain, ça doit être affreux à vivre.

 

 

 

Le poids de l’inéluctable. Le poids de la responsabilité. Le poids de la souffrance de son enfant à porter, en attendant. En attendant quoi au fait.

 

 

 

Et moi qui n’ai aucun enfant, comment est-ce que je peux seulement me permettre d’envisager son problème, de lui donner des conseils… Rien à dire, rien à faire, juste ma gueule à fermer. Et me dire que j’ai une putain de chance de n’avoir jamais été confronté à cela dans ma famille.

 


 


podcast

 

06.06.2008

Déconnecter

Je me suis souvent dit que j’étais pas taillé pour faire face à la douleur. Pas physique. Ca, je sais. Non, la douleur morale. Radio, TV, internet. A travers les couloirs de mes yeux, par les ondes que me transmettent mes oreilles, ça arrive, ça débarque, sans crier gare, sans s’annoncer. Prends-toi ça dans la poire, et digère si tu peux.

Hier matin, lu sur le blog de Fauvette : l’histoire de Thomas, un petit garçon abandonné à lui-même dans une rame de métro, qui serait susceptible de suivre n’importe qui, de descendre n’importe où, parce que sa mère, pourtant présente, est dans le cirage parce qu’elle a trop bu.

Une histoire qui remue terriblement. On se demande ce qu’on aurait pu faire à la place des autres passagers dans le métro. Et, comme d’habitude, on se dit « rien ». L’impuissance, la douleur.

A midi, entendu  sur RMC :

"La mort d’Enzo aurait-elle pu être évitée ? Ce garçon de deux ans est mort le 31 mai à Nemours sous les coups du concubin de sa mère. Mercredi, le procureur de la République de Melun a révélé que cet enfant avait fait l'objet, quelques jours avant son décès, d'une mesure d'éloignement en raison d'une présomption de maltraitance. "Enzo, qui avait fait l'objet d'un signalement, a été remis à sa mère, et deux jours après il est décédé", a constaté Serge Dintroz au cours d'une conférence de presse destinée à répondre à toutes les questions soulevées par cette décision "qui était peut-être critiquable". Le concubin, âgé de 28 ans, et la mère, 24 ans, ont reconnu les faits en garde à vue et ont été mis en examen lundi, lui pour coups mortels sur mineur de 15 ans, et elle, pour complicité et non empêchement de crime. Tous deux ont été écroués".

Et une seule information, qui rebondit sans fin en écho dans mon esprit : deux ans. Deux ans. Deux ans. Il avait deux ans, ce petit. Deux ans.

Aux informations régionales vers 19h à la télé :

"Deux internautes jugés par le tribunal correctionnel de Rouen pour avoir projeté sur le web l'enlèvement et le martyre d'une fillette. La procureure fustige "la banalisation" des termes employés dans leurs conversations pour désigner la victime potentielle appelée tour à tour "petit colis", "marchandise" ou "viande" et la précision des sévices envisagés comme sodomies, viols, fellations ou encore marquage au fer rouge. Elle écarte l'idée que ce projet n'aurait été que "virtuel" mais au contraire affirme qu'il s'est accompagné "d'actes préparatoires" comme le choix d'un local, un ancien transformateur électrique de Grand-Quevilly. "On voit un projet prendre forme, bouger, jusqu'à sa faisabilité parfaite, et on voit clairement une répartition des rôles", analyse-t-elle".

Sans oublier :

"L'histoire d'Antoine, ce jeune garçon de huit ans retrouvé vendredi dans le lac d'Apremont, en Vendée, commence à s'éclaircir. Dimanche 1er juin, son état s'étant sensiblement amélioré,   il a pu être entendu officiellement par les enquêteurs et a mis en cause l'ex-concubin de sa mère, découverte morte samedi à son domicile du Bois-de-Céné, au nord-ouest de Challans. "L'enfant a confirmé officiellement ce matin aux enquêteurs qu'il avait été emmené à bord d'un véhicule jusqu'au lac d'Apremont par le concubin [de sa mère] et qu'il y avait été jeté", a déclaré un porte-parole des enquêteurs. D'après les premières indications que le petit garçon avait pu donner samedi, les gendarmes étaient remontés jusqu'à la mère d'Antoine, Anne, retrouvée morte à son domicile".

Pour répondre à Oh ! qui écrivait avec gentillesse sur son blog l’autre jour, suite à sa rencontre dans l’avion avec un petit garçon qui avait illuminé son voyage : « parce que l’enfance, parce que l’enfance », je prends le chemin inverse et je demande : « pourquoi l’enfance, pourquoi l’enfance ??? »

 

La dernière « nouvelle », je l’ai ingurgitée vers 20h, sur le blog d’Anydris. C’est ici. Allez-y voir si vous voulez. Moi, je n’ai pas le courage de la résumer. Elle m’a foutu en colère, et puis à plat. Alors que les infos précédentes avaient apparemment entre elles un lien, celui des enfants, celle-ci n’a rien à voir puisqu’il s’agit d’un adulte, et qu’il n’y a pas eu de conséquences (trop) graves.

 

Mais moi, le lien, je le ressens très fort. C’est cette société malade, dans laquelle nous nous débattons et essayons de vivre malgré tout.

 

L’agressivité, la haine, l’horreur, la violence. La méchanceté. Le sadisme. Le mépris de l’autre. La négation des autres individus.

L’irrespect. L’incivisme.Le noir, le malheur, la douleur. Le mal.

 

J’ai beau ne recevoir tout ça que confortablement assis sur ma chaise, devant mes écrans, chez moi, au chaud, je prends tout ça en pleine gueule, je peux plus supporter cette accumulation.

 

Colère, peur, dégoût.

 

 Déconnecter. Hiberner.

 

 


podcast

02.06.2008

l'Amour et la Liberté

174123617.jpgEn lisant le blog d’Orpheus et sa note intitulée joliment « The way he was » à propos de la mort de Sidney Pollack il y a quelques jours, je me suis rendu compte que je n’avais pas parlé dans mon blog du décès de ce réalisateur, pourtant parmi mes préférés. Plusieurs de ses films m’ont laissé un souvenir impérissable, ineffaçable.

 

 

 

‘Tootsie’, bien sûr… Ah, la scène finale du coming-out… TiNours et moi on  la connaît par cœur, on se la ressort souvent quand on veut déconner.

 

 

 

 

‘The way we were’, évidemment, sur lequel je ne reviendrai pas, j’avais déjà fait une longue note là-dessus il y a quelques mois.

 

 

 

 

Et l’incontournable ‘Out of Africa’, que j’ai vu et revu, en français, en anglais, des dizaines de fois. Emotion facile, due à une histoire trop romantique, une musique trop bouleversante, des paysages trop magnifiques, deux acteurs trop exceptionnels… Facile, oui. Mais un chef-d’œuvre, quoi qu’on en dise. Je suis pédé, j’assume. J’ai marché, je marche et je remarcherai à chaque fois que je revois la scène d’avion au-dessus des paysages du Kenya, et le visage ébloui de Meryl Streep au moment du survol du lac Victoria avec tous les flamants roses  qui prennent leur essor. Oui. Bravo Sidney, bravo Robert, bravo Meryl. Je préfère mille fois cette émotion « facile » à l’extase que tant d’autres ont ressentie en voyant « Les Nuits Fauves ». Rien à voir, certes.

Sinon ce sentiment désespérant d’être toujours à côté de la plaque en matière de « bon goût » cinématographique. Mais, bref. Si vibrer sur ce genre d’émotion, c’est être une « Folle », alors d’accord. Je suis une Folle qui s’assume.

 

 

 

 

Et tant qu’à donner dans la Folie, il y a dans le film une scène, beaucoup moins célèbre et marquante, mais qu’elle aussi, j’aime beaucoup, et un dialogue que, à défaut de pouvoir trouver sur YouTube,  je voudrais retranscrire ici :

 

 

 

 

Karen et Denys sont chez elle un soir, elle est en train de coudre et lui, arrivé la veille, examine une carte de la région :

« Je vais peut-être essayer Sammboro, j’irai demain »

Elle (d’un ton un peu acide) « Vous avez la bougeotte… »

Lui (agacé) : « Savez-vous que Félicité a souhaité m’accompagner,  et pour un peu, je disais non, parce que j’ai cru que ça vous chiffonnerait, alors qu’il n’y a pas de raison de refuser ? »

« Si, il y en a une ! Ca me chiffonnerait ! Vous avez envie qu’elle vienne ? »

« Je veux que ce qui n’a pas de poids ne pèse pas ! »

« Alors dites-lui non, faites cela pour moi ! »

« Et ensuite ? A quoi devrai-je me plier ? »

« Pourquoi votre liberté est-elle plus importante que la mienne ? »

« Erreur ! Je ne me suis jamais immiscé dans votre liberté. »

Elle (explosant) : « Vous… je…je n’ai pas le droit d’avoir besoin de vous, de… de compter sur vous, ou d’attendre quoi que ce soit de vous ! Libre de partir, ça oui !... Mais j’ai tant besoin de vous ! »

« Vous n’avez pas besoin de moi ! Si je meurs, mourrez-vous ? Vous n’avez pas besoin de moi ! Vous confondez, vous mélangez, besoin et manque ! C’est constant chez vous ! »

« Mon Dieu, dans le monde que vous, vous bâtiriez, l’amour n’aurait pas de place ! »

Lui (catégorique) « Erreur, l’amour serait Roi, et cet amour se passerait de preuves ! »

Elle (méprisante) « Alors vous vivriez sur une autre planète ! »

« Pourquoi, parce que je n’en passe pas par vos caprices ?? Est-ce que par principe il n’y a qu’une seule bonne façon de vivre cela ? Croyez-vous que je tienne à Félicité ? »

Elle (immédiatement) : « Non »

« …Ou que j’aurai une liaison avec elle ? »

(petit silence) « Non…. »

« Alors, aucune raison de discuter. »

« Si elle n’est pas importante, pourquoi n’y renoncez-vous pas ? J’ai appris une chose que vous ne savez pas : il y a des moments qui valent la peine… mais il faut en payer le prix. Et je veux être un de ces moments… » (elle se recueille un peu, puis reprend d’une voix coupante) : « alors je vous l’interdis ! »

Lui (lentement, en la fixant intensément) : « Vous n’avez AUCUNE idée de la résonnance d’une telle phrase sur moi… »

Elle (en colère) : « J’ai cru quelque temps que vous ne teniez à rien en ce monde, mais je me suis trompée, non ? Vous voulez avoir tout ! »

(Il se détourne, marche vers sa carte qui traînait sur le sol, et se remet à l’examiner) : « Je pars à Sammboro, et elle peut venir ou pas. »

Pause. Elle le regarde, et lui répond d’un ton las mais résolu :

« Dans ce cas, vous vivrez ailleurs… »

« Fort bien. »

 

 

 

 

Ce dialogue, je l’ai réécouté des dizaines de fois. Pas la peine de se demander duquel des deux je me sens plus proche. C’est évident. Ces phrases, cette dispute, me paraissent résumer tout le malheur du monde, de l’incommunicabilité des êtres qui s’aiment mais se retrouvent inexorablement séparés par leurs tempéraments. Karen a ses pieds plantés dans la terre de sa ferme, dans le matériel. Elle a besoin de certitudes, elle fuit l’angoisse de l’improvisation, de l’inconnu, de l’aventure. Elle aspire à être rassurée et aimée. Elle veut pouvoir refermer ses bras sur celui qu’elle aime.

Denys est indépendant, idéaliste et libéral. Il ne se fie qu’à lui-même et évite soigneusement de ressembler à qui que ce soit. Il a un grand potentiel de fougue et d’enthousiasme qui le pousse au-devant de l’inconnu et de l’aventure. Il ne veut à aucun prix se sentir d’une quelconque manière enchaîné, prisonnier, ou « coupable ».

 

 

 

 

L’amour et la liberté. Deux entités qui ne sont pas antinomiques. Et d’ailleurs, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ils ne sont réellement incarnés par aucun des deux personnages. Karen, tout en aimant de façon exclusive et exigeante, est elle aussi éprise d’une certaine forme de fuite vers l’inconnu. Et Denys, dans sa quête d’absolu, sait s’arrêter, fasciné par  l’amour que Karen lui inspire.

 

 

 

 

Deux êtres apparemment inconciliables, qui ne peuvent fonctionner sur les mêmes terrains. Les heurts entre eux sont fréquents et inévitables.

 

 

 

 

Et pourtant, cela ne change rien à la profondeur du lien qui les unit. Rien.

 


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30.05.2008

Le mépris


 

 

Non, ma note n’a rien à voir avec ce « chef-d’oeuvre » (chiantissime, à mon goût, soit dit entre nous...) de Godard, mais je garde la musique en toile de fond, parce qu’elle, elle est très belle, et s’accorde bien avec l’épisode absolument tragique que je vais vous relater :

 

 

 

 

1674051674.jpgHier j’étais convoqué pour des corrections d’épreuves écrites de BTS. On récupère le paquet de copies, on se les répartit entre profs d’anglais, on discute du sujet et des éventuelles adaptations du barème. Ensuite, on corrige une dizaine d’épreuves chacun, puis on compare pour harmoniser nos notes. Généralement il n’y a pas de très grands écarts. Ces moments-là de l’année peuvent être assez sympas selon l’équipe avec laquelle on tombe, parce qu’on attrape souvent des fous-rires mémorables.

 

 

 

 

Cette année j’étais coordonateur pour l’anglais. Ce qui signifie que je devais me charger d’étudier le corrigé à l’avance, voir les coquilles s’il y en avait, répartir les copies entre les collègues, et à la fin de la journée, faire les moyennes et entrer les notes sur le site de notation académique.

Ca se passait dans mon lycée. Comme c’est la première année 258312491.jpgoù j’interviens dans la section, je ne connaissais pas les autres correcteurs qui venaient d’autres académies limitrophes. Je suis donc arrivé avec ma caisse de copies et de polycopiés, devant la porte de la salle concernée. Il y avait là un groupe de 5 ou 6 femmes, parmi lesquelles je ne connaissais qu’Anne, la prof d’Italien, que j’aime bien. J’ai donc demandé qui était là pour plancher sur les épreuves d’anglais avec moi, et deux nanas se sont avancées. J’ai donc dit « Bonjour, je suis Lancelot, c’est moi qui coordonne pour l’anglais » et avant d’ouvrir la porte, j’ai serré la main à tout le monde.  Il y avait là des anglicistes, des hispanistes, et deux italianistes.

 

 

 

 

Et c’est là qu’il m’est arrivé le genre de chose que je DETESTE par-dessus tout pour l’avoir déjà vécu (à de rares occasions, 1707680662.jpgheureusement). Une des nanas s’est ostensiblement détournée et éloignée pour ne pas avoir à me serrer la main.

Ses raisons, je les ignore, et je ne tiens pas à trop m’attarder dessus. On ne s’était jamais rencontrés elle et moi. Elle avait une dégaine de goudoue, mais je serais mal placé pour avoir une dent contre les goudoues, a fortiori une animosité latente que j’arborerais sur moi sans en avoir conscience. J’ai été poli et correct, je ne pense en avoir fait ni trop ni pas assez. Je n’avais pas mis de casquette SS pour siffler le rassemblement des troupes, je ne m’étais pas non plus jeté sur les meufs pour leur rouler à chacune une pelle avec mes mains balladeuses. Je me suis présenté, j’ai dit bonjour en souriant et tendu la main à tout le monde, point à la ligne.

 

 

 

 

Alors ?

 

 

 

 

Alors ? Eh ben ça arrive, ce style de plan. Beaucoup trop souvent à mon goût, mais ça arrive. Il existe des gens qui se sentent agressés1973803595.jpg par la moindre marque de courtoisie de la part d’un inconnu. Ou alors ma gueule ne lui revenait pas. Elle me trouvait trop moche, ou trop antipathique pour accepter de me serrer la main. Il n’empêche. Ce style de réaction, ça me rend malade, malade. Bon, pas au point de m’empêcher de faire ma journée de boulot, tout de même. J’ai branché le pilote automatique, ignoré l’incident, je suis rentré dans ma salle avec les anglicistes, et j’ai été opérationnel pour bosser toute la journée. Mais, selon le mode de fonctionnement de mon disque dur interne, le souvenir a bien sûr ressurgi le soir au souper, et j’ai raconté l’incident à TiNours, qui m’a conseillé de prendre ça avec philosophie, avec les arguments habituels face à ce style de truc « Bah, probablement une mal baisée, tu ne la reverras pas, laisse pisser, quelle importance… ? » Bien sûr. C’était la seule façon cohérente de gérer la chose.

 

 

 

 

Il n’empêche. Ce qui m’intéresse surtout, c’est de savoir POURQUOI ça m’atteint autant. Ce style de réaction, ça sort de ma sphère de compréhension. On peut trouver, immédiatement et dès le premier abord, qu’un inconnu est laid, ou a l’air con, et ne pas avoir envie d’être gentil avec lui, ou elle. Mais poli… ? POLI !!! Personnellement, je m’imagine dans le cas inverse, et je ne me vois absolument pas refuser de dire bonjour (surtout de répondre) lorsque j’ai quelqu’un en face de moi qui se présente. Je trouve ça d’une grossièreté innommable. Et qu’on ne vienne pas me servir des arguments du style ‘timidité’ ou même ‘sauvagerie excessive’. J’ai déjà entendu ça aussi : « Ah oui , il/elle n’est pas d’un abord facile, mais quand tu le/la connais, c’est un cœur d’or. »

Non. Non. NON. Ca avec moi, ça passe pas. On peut avoir son caractère, être sauvage, ne pas aimer les démonstrations. Mais ne pas être simplement courtois, je ne l’admets pas. Ecraser les gens de mépris, comme ça, gratuitement, dès  un premier contact, c’est une chose que je ne peux digérer. Ca s’apparente à une gifle. Facile, qui plus est, ce qui la rend encore plus détestable. Je ne sais jamais quelle attitude adopter dans un cas pareil, et ça m’énerve encore plus. Bon, comme je l’ai dit plus haut, je gère sur le moment, et j’enchaîne, mais je voudrais bien être capable d’oublier ce style d’incident dans la seconde qui suit, sans y attacher d’importance. Je n’y parviens pas. Pourquoi ?

 

 

 

 

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14.05.2008

Bienvenue chez les P'sys

Je suis quelqu’un de bavard, volubile, expansif, excessif. On me l’a souvent dit, voire reproché. Dans une conversation qui m’intéresse, je ne sais pas bien me taire, j’interviens, donne mon avis, je parle, je fais du bruit.

Quand je suis seul, il m’arrive très souvent de chanter à tue-tête, même si je sais me taire aussi, et apprécier le calme,  face à moi-même.

 

 

 

Mais, devant les autres, j’ai du mal à garder la bouche fermée. Surtout dans une conversation, dans une relation « à deux ». Des tas de gens savent apprécier le silence lorsqu’ils se retrouvent à deux en tête à tête. Moi pas. TiNours en fait les frais, mais comme il aime parler lui aussi, il n’en souffre pas, pas trop, je pense. De plus, au fil de nos années de vie commune, nous avons appris à gérer dialogues et pauses de façon harmonieuse.

 

 

 

En revanche, devant quelqu’un que je ne connais pas, ou peu, ma peur du silence peut confiner au malaise. Je me souviens notamment de Domi, un copain du Puy en Velay, avec qui j’avais passé une fois une matinée seul. Lui n’était pas expansif par nature. Pas du tout du genre « ours », il était toujours courtois, mais ne ressentait pas le besoin frénétique d’alimenter sans cesse un dialogue. (c’est vrai, au fond, pourquoi, lorsqu’on y songe ?). Mais moi, si. Au bout d’une heure où j’avais épuisé tous les sujets de conversation, je me souviens m’être senti mal et angoissé face à Domi. Qu’est-ce qu’on est censé DIRE dans un cas pareil ? Me taire plus d’une minute, je ne savais pas. Et bien sûr, cela s’est reproduit, de nombreuses autres fois, avec beaucoup d'autres personnes. Maintenant, comme je connais bien ce sentiment, lorsque le cas se présente, je gère les pauses en jouant avec : « Allez, tu vas profiter de l’occasion pour te taire et ne pas laisser ‘l’angoisse du silence’ monter en toi. Entraîne-toi. »

C’est terriblement difficile.

 

 

 

Cette phobie du silence et du non-dit, peut se manifester lors d’un huis-clos, mais aussi et de façon plus grave, si je suis seul avec une interrogation ancrée en moi. Lorsque je l’évoque, cette vieille peur, surgit en moi l’image de la pâte à pain qui lève dans un fournil. Des paroles, des évènements, des flashbacks, des souvenirs qui se mettent à proliférer dans la serre chaude que constitue mon cerveau. Il faut les gérer. Par la parole, ou autrement.

 

 

 

Evidemment, dans la vie de tous les jours,  quand tout se passe sans heurt ou sans anicroche particulière, dans les contours arrondis et bien huilés du quotidien, la pâte à pain ne se met pas à gonfler. Pas d’incertitude, pas de souci, pas d’interrogation particulière, pas de question cruciale laissée en suspens.

 

 

 

Mais, qu’un examen se prépare, qu’une échéance s’annonce, qu’un ennui reste suspendu en l’air sans solution immédiate, comme une épée de Damoclès, alors, le levain de l’angoisse fait son travail, le mécanisme se met en marche. Je rumine. Je fais sans cesse passer cela en boucle dans mon alambic personnel, en mon for intérieur. Bien sûr (et heureusement) il y a pratiquement toujours une issue, que je trouve moi-même ou qui s'impose d'elle-même. Cette conclusion peut être désagréable d’ailleurs, mais au moins peut-on refermer un dossier, avoir une réponse à la question. Ne plus attendre. Ne plus ruminer. Ne plus osciller. Plus d’incertitude.

 

 

 

Le cas de figure le plus terrible, pour moi, c’est ne pas avoir de nouvelles de quelqu’un que j’attends, que j’espère. J’ai longuement évoqué cela déjà dans mes « pages oubliées » que j’ai publiées tout récemment. L’incertitude dans laquelle me laissait Franck m’avait miné parce qu’elle avait duré des mois et des mois. J’ai failli y laisser ma santé. Je devenais moi-même la pâte à peur que je pétrissais sans arrêt. Certains morceaux gonflaient, levaient. Il fallait que je les travaille de toute ma force pour qu’ils n’envahissent pas tout, ne dégénèrent pas en folie. C’était un travail épuisant. Je n’avais pas été étonné de maigrir énormément à cette époque. La respiration qui s’accélère à l’évocation d’une image, le cœur qui bat plus vite en entendant un mot, une phrase particulières, les mains moites lorsque le téléphone sonne et que l’on décroche le combiné. Tout mon être n’était devenu qu’attente, et mon âme ce bloc de pâte qui montait, qui enflait, comme une maladie obscène. S’endormir tard, se réveiller tôt, avec, entre les deux, un court, mais bienfaisant répit de quatre, cinq heures quelquefois, où mon pauvre corps épuisé exigeait de déconnecter du cerveau pour pouvoir récupérer.

 

 

 

J’ai heureusement, depuis, appris à mieux gérer ce style d’angoisse. Et puis, ma vie, et moi-même, avons remis de l’ordre dans les paramètres susceptibles de déclencher les 'crises'.

 

 

 

Mais quelquefois je retrouve ce vieux sentiment ennemi. Cette entité incarnée dans le triptyque "Attente + Incertitude + Peur". Quand on ne sait rien, et qu’on ne peut savoir. Quand la seule solution réside dans le fait de devoir s’armer de patience, alors que c’est bien là ce qui est le plus dur, ce qui fait le plus mal. Couper le son, intérieurement,  n’est pas possible non plus. La télé reste obstinément allumée. Images, sons, souvenirs, lettres lues, paroles entendues, fusent dans tous les sens, avec moi au milieu pour tenter de retrouver un ordre, une cohérence, un sens. Le mode ‘OFF’ n’existe pas. Je n’ai pas d’autre choix que de pétrir la pâte, avec frénésie. Un peu comme un écureuil qui court dans une cage circulaire dans un mouvement sans fin, jusqu’à en tomber d’épuisement.

 

 

 

Les mots, la parole, l’oralité, procurent un apaisement momentané. Un peu comme une saignée qui permet pour un instant d’évacuer le trop plein d’émotions, de douleurs, de frustrations  accumulées. Mais cela nécessite un interlocuteur. Qui soit présent, patient, au courant et bienveillant. Beaucoup de ‘HAN' ! Trop même, pour que cela soit possible en général.

 

 

 

 

Reste l’écriture. En lieu et place de Monsieur Han,  confident absent, la catharsis peut se pratiquer avec du papier, un stylo, ou un clavier et puis des mots, toujours les mots. Les mots pour conjurer les maux. Après avoir trop bafouillé, je me mets à gribouiller. Trop, aussi. Souvenez-vous, j'en parlais ici

 

 

 

Dans tous les cas de figure, à la purge en aval je préfère toujours la clarté en amont. Je hais les silences. J'exècre les non-dits. J’abhorre les sous-entendus. Je déteste les extrapolations auxquelles me condamne ma part de masochisme. Je n’ai pas encore appris à savoir me déconnecter, me fermer, demeurer imperméable à ce qui m’angoisse. Même si j’ai fait des progrès dans ce sport-là.

02.05.2008

Sex, lies and prof de philo

Mardi après-midi :

 

 

Je démarre ma 3° heure de cours avec les Terminales Z3. Pendant qu’ils arrivent et s’installent, je remets de l’ordre dans mes papiers, je jette un coup d’œil à ma montre, à la liste d’appel, et tout à coup du coin de l’œil, j’aperçois un élément nouveau dans ma sphère, sur ma gauche : un petit brun, la trentaine, yeux noirs pétillants, joli sourire, fossettes. Ses avants-bras sont bronzés et légèrement poilus. Hummm. Mignon. Qu’est-ce qu’il me veut le joli Monsieur ? Et pis c’est qui d’abord çuilà ? Pas un nouvel élève quand même ?

 

 

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