08.06.2008

La douleur que je ne connais pas

Quand j’ai réfléchi hier  à ma dernière note,  je me suis rendu compte qu’en fait l’impression de découragement et  de limite du supportable impossible à dépasser avait en fait commencé avec une autre scène, plus tôt dans la semaine, que j’avais occultée.

Et encore une fois, en lien avec l’enfance. La lecture de la note d’Oh ! puis surtout de celle de Fauvette, par la suite,  n’ont fait que ‘catalyser’ ma tristesse liée à tout ça.

 

 

 

Mardi soir. Je sortais de ma 4° heure de cours, et après avoir papoté avec les derniers élèves qui s’attardaient, pour les derniers conseils avant le bac, les vœux et les marques d’amitié mutuelles,  je me suis rendu en salle des profs vers la fin de la récréation. Il y avait là Anne, la prof d’Italien, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler dans ma note sur le mépris. Comme je l’ai déjà dit, Anne est une collègue que j’aime beaucoup. Elle a mon âge environ, elle est grande, forte et imposante. Elle est peu commode dans ses rapports avec les gens (elle engueule beaucoup, et les profs en prennent autant dans la poire que les élèves) mais elle est droite, honnête, rigoureuse. J’ai plusieurs classes en commun avec elle, et on bosse parfaitement bien ensemble tous les deux.

 

 

 

Il y a trois ans, Victoria, une autre prof (d’espagnol, elle) a perdu son fils unique de 21 ans. Un garçon qui était atteint de la myopathie de Duchesne. Une maladie dont ceux qui sont atteints ont une espérance de vie très courte (20-25 ans maximum). Un problème génétique grave entraînant une dégénérescence des muscles. L’affection est récessive et portée par le chromosome X, ce qui, en termes clairs, veut dire qu’elle est  toujours transmise par la mère à ses fils (avec un risque de 1 sur 2, ce qui est énorme). Et, bien sûr, le fardeau de culpabilité que cela peut entraîner pour la maman…

Le fils de Victoria a tenu à faire ses études, les poursuivre jusqu’au bac, malgré son handicap. Il l’a réussi, et ensuite il a voulu faire une école spécialisée, dans je ne sais quel domaine, à Paris. Comme il ne pouvait vivre seul, son père l’avait accompagné et avait loué un studio où ils habitaient ensemble. Et deux mois après la rentrée universitaire, l’état du fils s’est brutalement aggravé et il est décédé.

Outre le déchirement pour Victoria qui s’est arrêtée deux mois pour se remettre, on a tous pensé à Anne qui était exactement dans la même situation, sauf que son fils à elle est plus jeune (8 ou 10 ans) mais à qui cette nouvelle allait bien sûr faire l’effet d’un coup de massue, dans la mesure où elle pouvait préfigurer l’avenir de son enfant… Je n’étais pas là quand Anne l’a appris, et honnêtement, je préfère qu’il en ait été ainsi.

Mais Anne ne se plaint jamais et est toujours d’un courage à toute épreuve. Je ne l’ai jamais entendue se lamenter sur son sort comme le font d’autres avec leurs petits ennuis de santé (ou autres) ridicules.

 

 

 

Mardi en fin d’après-midi, donc, je l’entendais plaisanter et rire avec d’autres profs, tout en vaquant à mes occupations. Et lorsque la sonnerie a retenti, je suis resté car j’avais des photocopies à faire. La salle s’est vidée très vite, et quand je suis entré à l’espace photocopies, je l’ai trouvée là. On était chacun occupés sur notre machine, on se parlait donc sans se regarder, détail important. J’ai voulu en profiter pour la questionner sur la conne qui m’avait snobé dans le couloir l’autre jour (je me demandais si c’était une prof d’italien ou d’espagnol, c’est vrai que ce n’était pas une information absolument fondamentale en soi…). Et comme elle me répondait sans cesse à côté de la plaque, à un moment j’ai relevé la tête et je l’ai regardée d’un air interrogateur. Elle m’a dit « Excuse-moi, en ce moment ça ne va pas du tout… » Tout étonné, parce que lors des 10 minutes précédentes, devant tous les autres, elle avait vraiment donné le change, j’ai interrompu mon travail sur ma photocopieuse. Je lui ai dit « Qu’est-ce qu’il y a, Anne ? C’est ton fils ? ça ne va pas ? » et là elle a fondu en larmes et m’a dit « Non, pas lui, mais c’est l’enfant  d’un couple d’amis à nous, qui a la même maladie, il a 15 ans et il va de plus en plus mal…  Et moi j’en ai marre, tu sais, j’en ai marre… »

Qu’est-ce qu’on est censé répondre dans un cas pareil ? Que des conneries et des platitudes vaseuses… Je lui ai dit « Mais Anne il ne faut pas perdre espoir, ton fils est jeune, et la science fait des progrès… La découverte du traitement peut se faire très vite, tu sais.. » et là elle m’a gueulé : « Oui eh ben pas assez, merde ! »

Je l’ai gauchement prise dans mes bras pour lui demander pardon que la science, ce soit « pas assez merde » Je ne pouvais plus décemment dire quelque chose de sensé, alors je lai laissée se calmer en la serrant contre moi, et puis elle a ramassé ses affaires, m’a fait un pauvre sourire et est repartie.

 

 

 

Putain, ça doit être affreux à vivre.

 

 

 

Le poids de l’inéluctable. Le poids de la responsabilité. Le poids de la souffrance de son enfant à porter, en attendant. En attendant quoi au fait.

 

 

 

Et moi qui n’ai aucun enfant, comment est-ce que je peux seulement me permettre d’envisager son problème, de lui donner des conseils… Rien à dire, rien à faire, juste ma gueule à fermer. Et me dire que j’ai une putain de chance de n’avoir jamais été confronté à cela dans ma famille.

 


 


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