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08/06/2008

La douleur que je ne connais pas

Quand j’ai réfléchi hier  à ma dernière note,  je me suis rendu compte qu’en fait l’impression de découragement et  de limite du supportable impossible à dépasser avait en fait commencé avec une autre scène, plus tôt dans la semaine, que j’avais occultée.

Et encore une fois, en lien avec l’enfance. La lecture de la note d’Oh ! puis surtout de celle de Fauvette, par la suite,  n’ont fait que ‘catalyser’ ma tristesse liée à tout ça.

 

 

 

Mardi soir. Je sortais de ma 4° heure de cours, et après avoir papoté avec les derniers élèves qui s’attardaient, pour les derniers conseils avant le bac, les vœux et les marques d’amitié mutuelles,  je me suis rendu en salle des profs vers la fin de la récréation. Il y avait là Anne, la prof d’Italien, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler dans ma note sur le mépris. Comme je l’ai déjà dit, Anne est une collègue que j’aime beaucoup. Elle a mon âge environ, elle est grande, forte et imposante. Elle est peu commode dans ses rapports avec les gens (elle engueule beaucoup, et les profs en prennent autant dans la poire que les élèves) mais elle est droite, honnête, rigoureuse. J’ai plusieurs classes en commun avec elle, et on bosse parfaitement bien ensemble tous les deux.

 

 

 

Il y a trois ans, Victoria, une autre prof (d’espagnol, elle) a perdu son fils unique de 21 ans. Un garçon qui était atteint de la myopathie de Duchesne. Une maladie dont ceux qui sont atteints ont une espérance de vie très courte (20-25 ans maximum). Un problème génétique grave entraînant une dégénérescence des muscles. L’affection est récessive et portée par le chromosome X, ce qui, en termes clairs, veut dire qu’elle est  toujours transmise par la mère à ses fils (avec un risque de 1 sur 2, ce qui est énorme). Et, bien sûr, le fardeau de culpabilité que cela peut entraîner pour la maman…

Le fils de Victoria a tenu à faire ses études, les poursuivre jusqu’au bac, malgré son handicap. Il l’a réussi, et ensuite il a voulu faire une école spécialisée, dans je ne sais quel domaine, à Paris. Comme il ne pouvait vivre seul, son père l’avait accompagné et avait loué un studio où ils habitaient ensemble. Et deux mois après la rentrée universitaire, l’état du fils s’est brutalement aggravé et il est décédé.

Outre le déchirement pour Victoria qui s’est arrêtée deux mois pour se remettre, on a tous pensé à Anne qui était exactement dans la même situation, sauf que son fils à elle est plus jeune (8 ou 10 ans) mais à qui cette nouvelle allait bien sûr faire l’effet d’un coup de massue, dans la mesure où elle pouvait préfigurer l’avenir de son enfant… Je n’étais pas là quand Anne l’a appris, et honnêtement, je préfère qu’il en ait été ainsi.

Mais Anne ne se plaint jamais et est toujours d’un courage à toute épreuve. Je ne l’ai jamais entendue se lamenter sur son sort comme le font d’autres avec leurs petits ennuis de santé (ou autres) ridicules.

 

 

 

Mardi en fin d’après-midi, donc, je l’entendais plaisanter et rire avec d’autres profs, tout en vaquant à mes occupations. Et lorsque la sonnerie a retenti, je suis resté car j’avais des photocopies à faire. La salle s’est vidée très vite, et quand je suis entré à l’espace photocopies, je l’ai trouvée là. On était chacun occupés sur notre machine, on se parlait donc sans se regarder, détail important. J’ai voulu en profiter pour la questionner sur la conne qui m’avait snobé dans le couloir l’autre jour (je me demandais si c’était une prof d’italien ou d’espagnol, c’est vrai que ce n’était pas une information absolument fondamentale en soi…). Et comme elle me répondait sans cesse à côté de la plaque, à un moment j’ai relevé la tête et je l’ai regardée d’un air interrogateur. Elle m’a dit « Excuse-moi, en ce moment ça ne va pas du tout… » Tout étonné, parce que lors des 10 minutes précédentes, devant tous les autres, elle avait vraiment donné le change, j’ai interrompu mon travail sur ma photocopieuse. Je lui ai dit « Qu’est-ce qu’il y a, Anne ? C’est ton fils ? ça ne va pas ? » et là elle a fondu en larmes et m’a dit « Non, pas lui, mais c’est l’enfant  d’un couple d’amis à nous, qui a la même maladie, il a 15 ans et il va de plus en plus mal…  Et moi j’en ai marre, tu sais, j’en ai marre… »

Qu’est-ce qu’on est censé répondre dans un cas pareil ? Que des conneries et des platitudes vaseuses… Je lui ai dit « Mais Anne il ne faut pas perdre espoir, ton fils est jeune, et la science fait des progrès… La découverte du traitement peut se faire très vite, tu sais.. » et là elle m’a gueulé : « Oui eh ben pas assez, merde ! »

Je l’ai gauchement prise dans mes bras pour lui demander pardon que la science, ce soit « pas assez merde » Je ne pouvais plus décemment dire quelque chose de sensé, alors je lai laissée se calmer en la serrant contre moi, et puis elle a ramassé ses affaires, m’a fait un pauvre sourire et est repartie.

 

 

 

Putain, ça doit être affreux à vivre.

 

 

 

Le poids de l’inéluctable. Le poids de la responsabilité. Le poids de la souffrance de son enfant à porter, en attendant. En attendant quoi au fait.

 

 

 

Et moi qui n’ai aucun enfant, comment est-ce que je peux seulement me permettre d’envisager son problème, de lui donner des conseils… Rien à dire, rien à faire, juste ma gueule à fermer. Et me dire que j’ai une putain de chance de n’avoir jamais été confronté à cela dans ma famille.

 


 


podcast

 

25/05/2008

Cauchemar en gris

Vendredi 18h. Je trouve un prospectus dans la boîte aux lettres : "Redécouvrez vos anciens films sur DVD, possibilité de transferts (super 8, VHS, V2000) tarifs intéressants, contactez-nous au …" suivent une adresse et un numéro de téléphone à Montpellier.

Tiens, c’est bien, ça, quand j’étais ado on avait un magnétoscope V2000 à la maison, qui a rendu l’âme depuis belle lurette, mais j’avais enregistré un certain nombre de films introuvables aujourd’hui, même sur Amazon, et si mes parents ont conservé les vieilles cassettes, ça pourrait être intéressant.

Je décroche illico le téléphone et j’appelle la maison (dans les Bouches du Rhône) mais ça ne répond pas. Bon, ils sont partis, comme tous les vendredis soirs, à leur maison de campagne dans le Vaucluse. J’appelle, là-bas, je tombe sur le répondeur vocal. OK, ils sont en route. Je retenterai le coup plus tard.

 

 

 

20h, je réessaie. Le Vaucluse ne répond toujours pas, non plus que les Bouches du Rhône d’ailleurs. Le trajet prend normalement 1h40 environ, ils étaient probablement partis avant 18h, au fait... J’appelle ma sœur à Marseille. Non, elle n’est pas au courant de projets particuliers. D’ailleurs, depuis deux ou trois ans mes parents ne sortent plus tellement, sauf à certaines occasions comme la St Sylvestre. S’ils sont invités chez des amis, ça se passe en général à midi, pas le soir. Et comme ma mère a été opérée de la hanche l’an dernier, des longues marches ou une station debout prolongée lui sont évidemment impossibles, ce qui limite encore leur autonomie. En gros, leurs seuls déplacements sont ceux qu’ils font de façon hebdomadaire entre leur maison et leur chalet du Vaucluse, le week-end.

Ma sœur et moi décidons d’un commun accord d’essayer de les rappeler régulièrement sur leur fixe. Mon père n’a pas racheté de portable depuis que le dernier qu’il possédait s’est détraqué.

 

 

 

23h : Ma sœur me rappelle, angoissée. Toujours pas de nouvelles. Je dois dire que je commence à sérieusement baliser moi aussi. Le plus inquiétant est que lorsque nous appelons, le téléphone sonne, puis le répondeur vocal sur la ligne se déclenche, avec cette voix sirupeuse pré-enregistrée « Votre correspondant ne peut être joint actuellement, veuillez laisser un message, gnia gnia gnia… »

On envisage ensemble les éventualités possibles. S’ils étaient restés dans les Bouches du Rhône, on les aurait eus au téléphone. S’ils avaient eu un accident en route (même grave, en mettant les choses au pire, si les deux avaient été sérieusement blessés) on aurait été prévenus par les pompiers ou l’hôpital, forcément. Ou bien, leur téléphone dans le Vaucluse est en dérangement. Mais si c’est le cas, pourquoi est-ce qu’il sonne et déclenche le répondeur sur la ligne ?

La dernière éventualité, c’est celle à laquelle on n’ose pas penser : ils sont âgés, et le chalet est isolé…. ils auraient pu être agressés et inconscients, voire pire, à côté d’un téléphone qui sonne à vide. L’horreur de l’horreur.

 

 

 

Minuit. Toujours rien. Ma sœur et moi, en ligne pour la 10° fois, examinons nos possibilités d’action : on peut se rendre au chalet. Le problème est qu’elle, comme moi, sommes à 150 km de là-bas. Ou bien, qui est-ce qu’on pourrait contacter, pour gagner du temps ? Je connais le nom de leur voisin dans le Vaucluse, mais je ne le trouve pas sur l’annuaire. Il doit être sur liste rouge. Je ne connais pas le nom de leurs amis du coin. Il y a bien un garagiste qui habite dans le village et qui m’avait dépanné, une fois. Qui plus est, lui et sa femme connaissent bien mes parents, leurs rapports sont amicaux et dépassent le simple cadre commerçant-client. Mais bien sûr pour cela il faut attendre le lendemain matin.

Je rassure ma sœur : il ne faut pas paniquer, il s’agit sûrement d’un simple problème de ligne téléphonique. Je rappellerai le lendemain dès la première heure et je la tiendrai au courant de ce qui se passe.

 

 

 

Samedi, 7h. Après une mauvaise nuit (je m’étais réveillé dès 5h30 sans pouvoir me rendormir), j’essaie encore. Pas de réponse chez mes parents.

 

 

 

8h, j’appelle le garagiste. Pas de réponse non plus, je tombe sur son répondeur. Et s’il n’était pas ouvert le samedi ? Comment se renseigner ? L’angoisse monte, monte. Je n’ai pas le courage d’attendre 9h. Cette sonnerie sans personne sur la ligne, et ce répondeur qui se déclenche à chaque fois ont l’art de faire monter la pression. Appeler la gendarmerie de là-bas ne servirait à rien, ils n’interviennent jamais avant 48h lorsque des gens disparaissent.

La solution la plus radicale et la plus claire, c’est d’y aller. Mon TiNours acquiesce immédiatement. On devait faire des courses, du ménage, des copies. Tant pis pour les courses et le ménage, ça se fera plus tard. J’emmène tout de même les copies en route, ça me permet de ne pas trop laisser mon imagination délirer pendant le temps du voyage. 1h45 tout de même. On peut en échafauder, des hypothèses, pendant un trajet. Les histoires genre « Faites entrer l’accusé » on a beau se dire que ça n’arrive qu’à la télé, elles repassent en boucle. D’autant que ma sœur m’avait raconté qu’elle avait récupéré à l’hôpital il y a trois semaines un couple de personnes âgées, la dame dans le coma et son mari gravement blessé au visage et aux yeux. On avait sonné chez eux dans la journée. « C’est pour le bouquet de fleurs ! » Ils n’en avaient pas commandé mais la voix derrière la porte avait ajouté « de la part de votre fils ! » et comme ils ont un fils dentiste à Aix, ils ont ouvert… et se sont fait attaquer par des malfrats qui en voulaient à leur argent. Abominable.

 

 

 

8H45. Départ tambour battant. Je n’ai pas le courage d’attendre 9h, heure possible d’ouverture chez le garagiste, et d’ailleurs, qu’est-ce qui nous garantit qu’il est ouvert le samedi matin ? Les chances sont minces, et en effet la suite nous a confirmé qu’il ne fallait pas compter sur ça.

J’ai aussi un autre film en tête : et si on arrivait là-bas pour trouver la maison fermée, sans voiture devant, et sans nouvelles ? S’ils avaient disparu sur l’itinéraire entre les Bouches du Rhône et le Vaucluse ? Et vas-y pour les scénarios à la sauce Christophe Hondelatte qui se mettent à bourgeonner dans mon crâne enfiévré…. !

 

 

 

La pression est montée jusqu’à ce qu’on atteigne le chalet. J’ai jailli de la voiture, et quand j’ai vu mon père, puis ma mère en sortir avec une mine ahurie, j’ai eu l’impression qu’on m’enlevait un poids de 800 kgs des épaules. TiNours est allé donner des explications, dire bonjour. Moi, j’ai pas pu. Je me suis détourné et j’ai chialé, comme un gamin, pendant 5 bonnes minutes. Les grandes eaux. La totale. Putain que ça faisait du bien. Ouvrir les écluses. Laisser s’échapper toute la peur accumulée. Déboucher la bonde. Ouste, à l’égout, tous les vilains phantasmes, les idées hideuses, les images d’horreur. C’était fini. Laisse couler, disparaître, s’évacuer tout ça. Sang, larmes, objets brisés, vêtements déchirés, allez, à la trappe. Pas pressé de vous voir remonter à la surface de mes eaux stagnantes. La vie reprend ses droits, le fleuve se remet en mouvement, glouglou, glouglou. On a rouvert le barrage.

 

 

 

Il s’agissait bien évidemment d’un problème de ligne de ces p*** d’enc*** de P&T de m***. Ce n’était pas la faute de mes parents, ils ne pouvaient prévoir qu’on allait essayer de les joindre ce week-end, car ils m’avaient déjà appelé jeudi soir pour me remercier de la carte que je leur avais envoyée d’Irlande. Ils savaient que leur téléphone déconnait, et avaient signalé le problème, mais sans espoir qu’il soit réparé avant lundi. Mais surtout, SURTOUT, ce que je trouve inadmissible c’est que dans un cas pareil on devrait tomber sur un enregistrement disant que la ligne est en dérangement, et non pas sur le répondeur vocal de la ligne qui laisse présager tout et n’importe quoi.

 

 

 

Bien sûr, j’ai passé un coup de fil à ma sœur qui avait elle aussi bouleversé ses plans pour la journée en attendant que je la recontacte.

Ils m’ont foutu une sacrée trouille, mais je crois que je le leur ai bien rendu. Je revois mon père hier, et ses grandes mains maladroites sur moi : « allons, allons, calme-toi, c’est fini…. » Ma mère qui essayait de plaisanter pour donner le change (rapport à ses yeux à elle un peu rouges) « Alors, vous avez cru que nous étions mouris… ? » (que tu es drôle, Maman, je raffole de ton humour !). Enfin bon. Halte au pathos. Chez les Lancelot and Co, on est beaucoup plus habitué à la déconnade et aux vannes. La tragédie, c’est un mode sur lequel on est handicapés pour fonctionner. En famille, on n’a pas les gènes adéquats. En solo, oui, mais dès que nous nous réunissons, un fusible se met automatiquement en place pour éviter les effusions. Rigoler oui, pleurnicher non.

 

 

 

De cet épisode, nous avons, mes parents et moi, tiré de nouvelles règles pour l’avenir :

 

 

 

-penser à appeler le 10 14 avant tout pour demander si la ligne du correspondant est VRAIMENT en dérangement. Mais, si les fils ont été coupés au préalable, le fait de savoir que la ligne est HS n’est guère plus rassurant en soi. Enfin c’est tout de même mieux qu’une imbécile de boîte vocale se déclenchant inexorablement.

-j’ai noté un certain nombre de numéros de connaissances et amis à eux, sur le village, que l’on peut appeler en cas d’urgence. Notamment celui du voisin sur liste rouge, que mon père avait dans son agenda. (Ceci dit, comme me l’a fait remarquer TiNours sur le chemin du retour, ça n’aurait pas servi à grand-chose d’appeler le voisin si la totalité du quartier était en dérangement suite à une coupure sur la ligne).

-on passe au régime stalinien : mes parents devront à l'avenir, avant de monter dans leur chalet le week-end, donner un coup de fil (quitte à laisser un message sur le répondeur si nous ne sommes pas là)  en indiquant leur heure de départ. Même système à l'arrivée.

-obligation pour eux, à court terme, de racheter un téléphone portable.

 

 

 

Et en conclusion : une mention spéciale à Mon TiNours, qui en l’occurrence a été exemplaire : rassurant, réactif, plein d’idées pertinentes, excellent chauffeur. Une épaule parfaite où s’appuyer en cas de pépin. Merci à toi, mon homme à moi. Merci.

 

 

 

 

Post-scriptum : si vous vous souvenez de ce que je disais au début de cette note : j'ai oublié aussi de dire que mon père n'avait pas conservé mes vieilles cassettes Video2000 et que donc je ne pourrai pas me les faire graver en DVD ! Dire que si je n'avais pas reçu ce prospectus dans la boîte, vendredi, je ne les aurais même pas appelés et que tout ce patacaisse ne se serait pas déclenché....! Pour rien, au final...

27/12/2007

Coming out on Christmas Day

Quand je rentre de vacances et que je fais, comme j’aime à le dire « la tournée des copains blogueurs », (sauf que là ça se passe sans apéro ou digestif) je suis toujours stupéfait par les similitudes qui existent entre les histoires de famille des uns et des autres.

Tout le monde redoute plus ou moins les réunions familiales parce qu’elles sont l’occasion, deux fois sur trois, de psycho-drames sado-masochistes, avec dérapages, engueulades, hurlements, sanglots, portes claquées, patin couffin.

J’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de le dire sur des commentaires chez les autres : finalement, ça a un côté rassurant parce que ça devient assez banal. La plupart des potes voient leur famille le moins souvent possible, il y a toujours une brebis galeuse qui fout la merde au pied du sapin ou autour de la table, et l’explosion thermonucléaire a lieu invariablement au moment du dessert ou de l’apéro.

Et moi ? Eh ben chez moi, je dois dire que je suis assez ennuyé d’en parler, mais c’est vrai que tout est loin d’être rose. Mon père, c’est un emmerdeur de première quand il s’y met.

J’ai un mal fou à écrire ces phrases, peut-être que je cherche à m’aveugler en me persuadant que tout va bien alors qu’en fait, non, tout ne va pas bien. Mais ça m’emmerde de casser du sucre sur son dos alors qu’il n’est pas là pour se défendre (et comme ça m’étonnerait qu’il vienne lire ça et rajouter un commentaire… putain alors ça, ce serait un évènement, comparable au premier pas de l’homme sur la lune).

Alors, le portait de mon père.

Ce qui est stupéfiant, c’est que la plupart des gens qui ne le connaissent pas et le rencontrent pour la première fois, le trouvent absolument charmant. J’en ai encore eu récemment la preuve l’autre jour chez Lala (la collègue de boulot de TiNours) : sa famille avait rencontré mon père en septembre, et  le 23 décembre ils m’ont tous balancé  des : « Alors est-ce qu’il va bien ? » « Quel homme haut en couleurs ! » « Un personnage à la Pagnol ! ». Un autre pote m’a même dit une fois « il me rappelle mon père » (qui était mort 3 ou 4 ans auparavant) « j’aimerais qu’Alexandre –son fils- ait un grand père comme ton Papa ». Je lui avais alors proposé de le lui louer, moyennant finance, évidemment. L’autre jour, chez Lala, je leur ai lancé à tous « ma Maman va bien elle aussi, merci pour elle ! ». Mais bon, c’est mon père qu’on remarque, parce qu’il a le don de savoir faire rigoler en société. Je n’ai pas hérité ça de lui, hélas.

Le revers de la médaille, qui ne transparait que pour les initiés, c’est que mon père, c’est un ours. Et pas un gentil Nounours à câlins dans le genre de mon TiNours, hein. Un affreux ours mal léché qu’on vient de réveiller de son hibernation et qui braille à tout berzingue. Il a une voix de stentor, quand il l’élève, les portes et les fenêtres tremblent sur leurs gonds. Il est chiant pour la nourriture, il est très difficile, il est capable quelquefois (quand ça lui prend) de faire la gueule deux jours d’affilée sans qu’on sache pourquoi… Il est fortiche dans l’art des petites réflexions venimeuses (surtout au téléphone). Un de ses jeux préférés, c’est de se disputer avec ma Mère. Mais, je dois ajouter à sa décharge, elle aussi adore ça. Quand ils commencent à s’engueuler mutuellement pour une fourchette mal placée, une information sur laquelle ils ne sont pas d’accord, un radiateur mal réglé, ça peut durer des heures et des heures sur le mode « Who’s afraid of Virginia Woolf » d’Edward Albee. J’allais oublier de préciser que mon père a aussi longtemps trompé ma mère, ce qui a donné lieu à des crises conjugales mémorables.

J’en ai souffert pendant des années. Nous en avons tous souffert, jusqu’à nous casser de la maison les uns après les autres. Après moi, il y a eu ma nièce, qui a vécu chez eux de 15 à 20 ans parce que ses parents (ma sœur et mon beau-frère) déconnaient trop (je vous passe les détails) et qui, à la fin, n’en pouvait plus elle non plus de cette ambiance de rancoeurs, d’acrimonie, de bile aigre, de disputes, d’affrontements, etc etc.

Eh oui mais….

Mon père (et ma mère) on peut leur reprocher tout sur la forme. Tout, absolument tout. Mon enfance, mon adolescence, ont ressemblé à une corrida permanente. Cris, pleurs, bagarres, portes claquées, presque au quotidien.

Mais sur le FOND, on ne peut rien leur reprocher. Je passe sur les basiques, bien sûr. Nous n’avons jamais eu faim, nous avons toujours été habillés correctement. On ne se battait pas physiquement. Mon père était mineur, pendant des années il s’est levé à 4H du matin pour nous. Ma mère (au foyer) travaillait sans cesse aussi. Elle s’est même occupée pendant 15 ans de sa belle-mère. Et puis, ils ont accueilli ma nièce qui n’avait pas d’autre endroit où aller, pendant 5 ans.

Il y a beaucoup de gens qui disent souvent : « Moi il y a un truc que je ne pardonnerai jamais à mes parents, c’est… ». J’en ai à revendre, des anecdotes négatives de ce genre-là. Mais surtout,  SURTOUT, j’en ai dans l’autre sens. Il y a des choses que mon père a dites ou faites pour  moi, qui font que je lui laisse un peu un chèque en blanc sur l’avenir.

Notamment son attitude face à TiNours. Ceci inclut ma mère, bien entendu. J’avais 36 ans quand j’ai fait mon coming-out auprès d’eux. C’était un lendemain de Noël, justement, il y a 7 ans. On a toujours une trouille bleue face à ses parents. J’ai toujours retardé le moment des « révélations » tant que j’ai pu, mais un jour ma copine Corinne m’a dit « Lancelot, tes parents sont vieux et s’ils meurent sans savoir cela de toi, ils n’auront jamais RIEN su sur toi. » Ce qui est vrai bien sûr, puisqu’on a beau dire, le fait que je sois gay a dirigé, façonné en partie ma vie. Et surtout, maintenant, TiNours en fait partie, il en est indissociable.

Je me revois encore lors de ce repas à trois que nous faisions dans la cuisine, mes parents et moi. J’avais prévu de le leur dire à ce moment-là, mon cœur à 500 à l’heure. Je me disais, « Allez lance-toi » mais j’y arrivais pas. Finalement j’ai pris une voie détournée, sachant qu’une fois que cette phrase-là serait prononcée, aucun retour en arrière ne serait plus possible. « Papa, Maman, j’ai un truc à vous dire »

A ce moment-là, je suis devenu blanc, j’arrivais plus à respirer, et encore moins à parler. Je les regardais, j’avais de l’eau dans les yeux, jusqu’à ce que mon père me dise « Bon, c’est de TiNours que tu veux nous parler ? »

Et là j’ai éclaté en sanglots. Ils savaient, ils savaient. Tout ça pour en arriver là. Je pleurais, la tête cachée dans mon bras. Quand j’ai relevé la tête, je leur ai demandé comment ils savaient. En fait, plusieurs années auparavant, mon père m’avait fauché une lettre de TiNours et l’avait lue. Mais, mais mais mais, à cette époque ils s’étaient dit tous les deux (je cite) « Ce n’est qu’un moment dans sa vie, ça lui passera ».

Tu parles comme ça allait me passer. Ca n’allait faire qu’empirer (ou plutôt, se "bonifier"!!), même. Et puis, s’ils avaient su aussi tout ce que j’avais fait avant de rencontrer mon Zomàmoi… enfin..

Pas très sympa, ce moment de coming-out, en définitive. Ils sont restés tous les deux assez froids et distants, pour conclure « C’est ta vie, tu fais ce que  tu veux avec, c’est pas à ton âge qu’on va te changer » (« Quoi, mon âge ??? Et qu’est-ce qu’il a, mon âge… ???? ») . J’ai repris le train pour Lille le lendemain, avec la tête pleine de questions dont je n’avais pas les réponses. J’étais déçu, j’étais pas très bien. Soulagé de l’avoir DIT, soulagé que ce ne soit plus un secret, mais avec une impression d’amertume tout de même au fond du cœur.

Ils ont mis plusieurs mois pour digérer, décanter ça. Mais je trouvais ça normal, je me mettais à leur place. Je ne pouvais pas leur demander de me sauter au cou : « Super, un fils pédé, on en a toujours rêvé ! ». Non, bien sûr que non.

Et puis 6 mois plus tard, en juin, ils m’ont appelé pour me dire qu’ils voulaient  rencontrer TiNours, et surtout, qu’ils auraient bien aimé que cette rencontre se fasse chez nous, près de Lille.

Et ce jour-là, avec ça, ils m’ont fait un cadeau que je n’ai jamais oublié. J’ai été très sensible au fait qu’à leur âge (75 et 73 ans tout de même) ils acceptent de se déplacer et de venir rencontrer mon mec CHEZ NOUS, sur notre terrain à nous. Ca aurait été plus facile pour eux que ça se fasse chez eux tout de même. Ils ont eu ce courage….

Et bien sûr, ça s’est très bien passé. Pour ça, je faisais confiance à mon TiNours. Tous les gens qui le rencontrent l’aiment.

Je suis content d’avoir pu le faire, je suis surtout content qu’eux aient pu le faire. Surmonter leurs préjugés, leurs idées reçues, et s’ouvrir à des choses nouvelles, par amour pour leur fils.

Alors, même si on ne peut jamais laisser aux gens un « chèque en blanc » (comme je le disais plus haut) sur l"avenir, malgré tout, dans ma banque à moi, mon père et ma mère ont une grosse autorisation de découvert, parce que je n’oublierai jamais leur attitude à notre égard depuis que je suis sorti du placard.

Tant pis pour les corridas familiales.