20.04.2008

L'Ardoise

17 avril

 

Hier sur la route d’Avignon, dans la voiture, on écoute les GG sur RMC. Coup de bol, ils abordent un sujet sur lequel j’ai lu un article dix minutes plus tôt, dans le Marianne de cette semaine.

Il s’agit d’un nouveau fichier mis en place par la Police et la Gendarmerie françaises, qui s’appelle « Ardoise ». Un logiciel informatique qui permettrait aux diverses brigades réparties à travers la France de recouper leurs informations sur les individus, en saisissant des données à leur sujet.. Sur une des « pages » du programme, les policiers et gendarmes se voient proposer une série de ‘profils’ pour définir la personne à laquelle ils ont affaire. Il est intéressant aussi de noter que cette personne peut être aussi bien victime que présumé(e) coupable. L’agent peut ainsi cliquer sur « mineur en fugue » « handicapé » « SDF » « personne se livrant à la prostitution » « travesti » « homosexuel » « usager de stupéfiant ». A la page suivante, il faut aussi déterminer si la personne est « auto-stoppeur », « personne âgée », « membre d’une secte », « permanent syndical », autant dire que de nombreuses questions peuvent se poser quant à l’atteinte à la vie privée…

 

 

Alors le porte-parole du Ministère de l’Intérieur, Gerard Gâché, interviewé, rassure immédiatement les journalistes présents : « Le même style de fichier, appelé STIC, existait déjà avant, blablabla, on en a refait un autre amélioré, blablabla, pour permettre aux fonctionnaires d’agir plus vite et efficacement, blablabla… ». Et bien sûr les informations contenues dans ce fichier restent absolument confidentielles, il ne pourra être consulté que par des fonctionnaires assermentés… ». Monsieur Gâché explique en outre qu’Ardoise ne pourra être utilisé que dans un cadre bien précis : il faut que cela ait un lien avec l’affaire. En d’autres termes, si un homo se fait voler son scooter et va porter plainte, on ne remplira pas les infos sur ses préférences sexuelles dans le fichier. En revanche, s’il se fait agresser sur un lieu de drague, cela peut donner lieu à moisson de renseignements intéressants. Il faut savoir également, dixit Monsieur Gâché, que les informations concernant les victimes sont conservées 15 ans dans les fichiers avant d’être effacées, mais que l’on peut aussi, une fois que l’agresseur a été arrêté et condamné, demander leur effacement immédiat. Enfin, seuls peuvent avoir accès au fichier les fonctionnaires ayant un numéro de code, un identifiant, et un motif clair. C'est contrôlé par la CNIL...

 

 

Bôfff… pourquoi, tout en voulant bien admettre la bonne foi du porte-parole du Gouvernement, j’ai un mal fou à y croire, à tout ce blablabla… ? Quand on prononce le mot 'CNIL', ça me fait toujours rire. Si un fonctionnaire indélicat (tout assermenté qu’il soit) a envie de mettre son nez dans les fichiers me concernant, ce n’est pas le Comité des Navets Idiots et Lobotomisés qui pourra l’en empêcher...

 

 

Et, au final, les journalistes en arrivent à une conclusion qui m’assoit carrément « Ah, bah, ce n’est pas un crime d’être homosexuel, alors pourquoi ne pas le déclarer ? Si l’on n’a rien à se reprocher ? Il faut assumer non ? » . Et puis ils en profitent aussi pour dire que dans la mesure où plein de gens étalent leurs vies dans des blogs de nos jours, qu’est-ce que ça change ? D’ailleurs les blogueurs en question seraient les premiers à hurler après cette loi, ce qui montre bien leur incohérence…

 

 

Mouais. En tant que 1) blogueur 2) pédé,  je suis doublement concerné par ce que ces braves gens racontent. Concernant l’option numéro 1, je tiens à rappeler tout d’abord que le fait d’écrire un blog est une démarche  VOLONTAIRE de ma part. Sans répondre aux questions d’un mec en képi, c’est moi qui décide moi-même si je parle de ma vie intime, sentimentale, sexuelle, et si les lecteurs sont anonymes, c'est MON choix. J'ai l'air d'enculer des mouches, peut-être, mais, psychologiquement, humainement, c'est absolument fondamental pour moi, cette différence qui pourrait paraître trop subtile à certains. Même si l’espace de mon blog, est ouvert à tout le monde via le web, je préfère cette façon de procéder plutôt que d’imaginer les paramètres de ma vie bien couchés sur une petite fiche policière. Même si je sais qu’en faisant quelques recoupements très simples, n’importe quelle personne un peu fûtée s’attelant à la tâche pourrait deviner qui je suis, il n’empêche. Je n’ai pas indiqué en en-tête mes nom prénom adresse date et lieu de naissance et profession,  ce qui ne manquerait pas de figurer sur la jolie fiche informatique dans les entrailles d’ « Ardoise »…

 

 

D’autre part, ce qui me gêne prodigieusement dans cette affaire, et que bien sûr aucun système informatique ni aucun fonctionnaire de Police, aussi bienveillant soit-il, ne peut corriger, c’est le risque d’amalgame qui risque de se produire lors d’une affaire entre les catégories ‘coupable’, ‘victime’ et ‘témoin’. Il y aura forcément, là-dedans, un risque de subjectivité bien désagréable.

 

 

Ce qui me fait surtout tiquer, c’est l’argument de l’« efficacité » : si l’on veut qu’un coupable soit poursuivi pour ‘agression homophobe’ (surtout s’il récidive) il faut bien que la victime se déclare elle-même homosexuelle. Ca paraît tomber sous le sens.

Ben oui mais qu’en est-il des agressions racistes, et antisémites, alors ? Il les prévoit, celles-là, le fichier ? Ya-t-il aussi des cases concernant les origines ethniques à cocher ?

 

 

« Si on n’a rien à se reprocher, pourquoi est-ce qu’on trouverait choquant de faire figurer qu’on est « homosexuel » dans le dossier ? »

 

 

C’est vrai. Donc, dans le même ordre d’idées, et par souci d’efficacité, je propose qu’on rajoute au fichier  Ardoise , les rubriques suivantes, à cocher ou pas, selon les individus : « arabe » « juif » « blanc » « noir » « asiatique » « diabétique » « amateur de vins » « amateur de jolies femmes » « adepte du sado-masochisme » « véliplanchiste » « cheveux teints en roux » « obèse » « mauvais goût pour s’habiller » et « pétomane » ! Pourquoi pas ? Après tout, ça n’est pas choquant, si l’on n’a rien à se reprocher ?