24.06.2008
Christine
L’été 1979. Réunion familiale dans le chalet de vacances. Des oncles, des tantes, mes parents. Et Christine. Et moi. Deux enfants déjà adultes. Des grands pas encore sortis de l’enfance. Deux cœurs aux aguets, entre deux mondes. Nous étions tout, tout , TOUT sauf deux « ados » avec tout ce que ce mot implique de conformisme, de révolte, d’opposition à l’autorité. Peut-être étions-nous révoltés, mais des révoltés silencieux. Nous avons commencé à nous aimer grâce à notre journal respectif. « L’écriture n’a de sens que si elle est partagée » m’a dit Dante il n’y a pas si longtemps. Nos écritures, avant d’apprendre à les partager, nous nous les sommes volées. Elle avait découvert mon cahier, moi le sien, et ce petit manège a duré une semaine avant qu’elle ne fasse le premier pas et ne m’écrive une lettre pour me dire qu’il serait tout de même plus commode d’admettre le partage et de faire ça ouvertement. J’avais bien sûr accepté et nous avions glissé, de la complicité à la tendresse, de la tendresse à l’amour, et de l’amour à une passion fusionnelle…. Je me souviens de nos fous-rires, de nos émois mutuels sur le lit dans la chambre attenante à la cuisine de Malemort… Avec le reste de la famille à côté, je vous dis pas l’inconscience… Mais bon… on n’est pas sérieux quand on a 17 ans… Rimbaud l’a dit avant, et bien mieux que moi. Et en plus, moi j’en avais 15 !
Deux cousins. Ca ne nous a jamais tracassés au départ. C’est justement souvent au sein d’une même famille, dans cette proximité, cette cohabitation, ce ‘bouillon de culture’ que ce style de choses peut arriver plus fréquemment. Et, par la suite, j’en ai eu confirmation en discutant avec d’autres adultes qui avaient, peu ou prou, vécu les mêmes expériences.
On se ressemblait terriblement. On aimait les mêmes livres, les mêmes films, jusqu’à en discuter pendant des heures et des heures. On avait le même humour absurde, grinçant, puéril et décalé, qui agaçait tant notre entourage car il s’en trouvait exclu. Les mêmes chansons qu’on aimait chanter en duo, allongés dans l’herbe, sans même nous concerter, sachant exactement quand l’un de nous devait se taire ou enchaîner sur l’autre, ou fredonner le même couplet à deux voix. On n’avait pas besoin de parler. On savait, on chantait… Et, bien sûr, il faut excuser la sentimentale banalité de la chose, on fredonnait de l’amour de l’amour de l’amour.
All is fair in love
Love's a crazy game...
Two people vow to stay
In love as one they say
Qu'est-ce qu'on aimait chanter ce truc... A en vider les paroles de leur sens...
Christine est la première fille, et je pourrais même ajouter, la première personne, dans le regard de qui j’ai pu me sentir beau. Elle aimait mes cheveux, que je portais bien plus longs à l’époque. Elle aimait y passer la main. Elle ne voulait pas que je les raccourcisse. Pour l’adolescent complexé et renfermé que j’étais, c’était comme si une lucarne de soleil aveuglant s’ouvrait dans la cellule sombre où je végétais depuis des années. Elle était « tactile » comme on dit, elle aimait, et aimait montrer qu’elle aimait. Elle a dû pressentir notre amour avant même que je n’en prenne conscience moi-même. Nos mains aspiraient toujours à se rejoindre. Nos regards se souriaient, sans équivoque ni ambiguïté aucune. Je t’aime. Je t’aime aussi. Point.
Un soir, ses mains ont dépassé le simple seuil de la tendresse. Dans la pénombre de ma chambre, elle a écarté ma chemise et a doucement caressé mon torse, puis l’a embrassé. Et c’est là que mes bras à moi se sont refermés sur elle. Bonheur. Peur. Amour. Anxiété. Plaisir. Hésitation. Joie. Etonnements. Fierté. Apaisement.
Mes histoires d’amour ont toujours, toujours été compliquées par la distance. A l’exception des périodes de vacances, Christine et moi étions séparés par 800 km. Ca n’empêchait rien. On s’écrivait. Des pages et des pages. Notre quotidien, nos vies. Nos désirs, nos angoisses. Nos difficultés, nos déprimes. Nos fous-rires, nos sanglots. Un fil permanent qu’on maintenait avec ténacité et courage, en pensant à l’été qui nous ramènerait l’un près de l’autre.
But all is changed with time
The future none can see
The road you leave behind
Ahead lies mystery
Bien sûr, ça ne pouvait pas durer. Nos parents respectifs ont mis leur nez au milieu, en se disant que ça commençait à bien faire, cette histoire-là, et que ça prenait des proportions… un peu excessives. Evidemment, ils ont eu vent du pot aux roses avec un an de décalage par rapport au début véritable de notre histoire. Mais ça ne changeait rien. Ils ont réussi à nous séparer momentanément, à faire exploser la bulle. A introduire entre nous de l’incertitude, du doute, qui a pu proliférer. On a lâché prise pendant quelques mois. Ca a suffi. Lorsque j’ai reçu la lettre suivante, j’ai senti la fêlure. C’était un appel de sa part, bien sûr. J’aurais pu la colmater, immédiatement. Est-ce que j’aurais réussi ? Je n’en sais rien. J’ai choisi d’être froid, cassant. Elle a intégré le message. Plus tard, j’ai réécrit, pour tendre à nouveau un pont entre nous. Elle a essayé de répondre, mais ça n’a pas marché. Les poisons du temps et de la distance avaient fait leur œuvre.
But all is fair in love
I should have never left your side
A writer takes his pen
To write the words again
All in love is fair
Je sais aujourd’hui qu’elle vit avec un mec, Jo, et qu’ils s’aiment tendrement. Je suis heureux pour elle. Christine méritait ce qu’il y a de mieux en matière d’amour. Son cœur est plein de tendresse et de romantisme. Elle est femme, elle est douce. Je sais, pour l’avoir moi-même vécu, à quel point elle est capable de rendre un mec heureux.
Alors bien sûr, la question c’est : où notre relation pouvait-elle bien aboutir, puisque je suis homo, et que je le savais déjà, même sous forme de certitude enfouie en moi à l’âge de 15 ans ? Que, même si à l’époque je n’avais encore jamais couché avec un homme, mon désir de mecs s’imposait à moi avec une évidence effrayante ?
All of fate's a chance
It's either good or bad
I tossed my coin to say
In love with me you'd stay
Nulle part, probablement. Même si nos parents n’étaient pas intervenus pour nous séparer, elle et moi en serions certainement au même point aujourd’hui. En couple, mais séparés. Avec un mec, tous les deux…. (pas le même, j’imagine…).
Aujourd’hui, j’aime avoir les cheveux coupés très, très courts….
A des années, à des décennies de distance, j’ai tout de même conservé en moi une cicatrice que le temps n’effacera jamais. J’aurais voulu qu’on se parle, j’aurais voulu qu’on décide nous-mêmes de la fin de notre histoire, sans que personne d’autre n’intervienne pour tout saccager, tout détruire, en ne laissant derrière qu’un champ de ruines et de cendres où il était impossible de reconstruire quoi que ce soit. Et outre la cicatrice, j’ai aussi gardé en moi une certitude que j’ai érigée en règle : on n’empêche pas les gens de s’aimer. Aucune personne venue de l’extérieur, aucun être humain digne de ce nom n’a le droit de chercher à séparer deux êtres qui s’aiment, pour n’importe quelle raison, bonne ou mauvaise. Personne.
J’ai revu Christine, trop brièvement, il y a 5 ans, à l’occasion d’un enterrement dans la famille. Un signe ? Mais il faisait beau, si beau… Malgré tout, il y avait sans cesse et toujours, autour de nous, des trublions. J’ai profité de quelques minutes volées pour lui demander si elle était heureuse, et elle m’a assuré que si sa vie professionnelle était un ratage total, oui sa vie sentimentale était bonne et sereine. Au moment de se quitter, de s’embrasser pour se dire au revoir, je l’ai serrée fort dans mes bras. Je suis sûr qu’elle a compris ce que je voulais lui dire. Que je lui demandais pardon si je lui avais fait du mal un jour. Que je ne l’oubliais pas. Qu’elle avait été hyper importante dans ma vie et que, bien sûr, je l’aimais. Pour toujours.
Comment faire autrement...
But all in war is so cold
You either win or lose
When all is put away
The losing side I'll play
But all is fair in love
I should have never left your side
A writer takes his pen
To write the words again
All in love is fair
A writer takes his pen
To write the words again
That all in love is fair...
18:48 Publié dans Machine à remonter le temps | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : souvenirs
16.05.2008
Voyage en Argentique
En surfant de blog en blog, j’arrive tout à l’heure sur le blog de Peio, qui, au-dessous d’une photo susceptible de faire s’arrêter n’importe quel eunuque, nous pond une jolie note « Dans ma Vie » sur le fait que c’est bien normal d’être attiré par les beaux mecs –les 10/10- qui passent dans la rue (hétéros, homos, peu importe) mais que de là à les prendre en photo, baver dessus, et pleurer parce qu’on ne pourra jamais se taper des bombasses pareilles, (car on n’est soi-même qu’un 6/10), il ne faut pas exagérer….
Me sentant personnellement concerné par cette note pourtant pleine de bon sens, je commence à frétiller de mes dix petits doigts au-dessus du clavier, signe certain que la mécanique « commentaire » va se mettre en marche. Pendant que tout ça bouillonne et décante en moi, je lis la liste des autres coms. PAF ! C’était couru : TarValanion a répondu avant moi, exactement ce que je voulais écrire. Ca a un côté chiant, ça, vous pouvez pas savoir. Et dans le monde du blog, ça m’arrive hyper-souvent : je ne vais pas assez vite ! J’arrive toujours une semaine, un jour, voire une heure trop tard, avec mon cartable d’idées périmées sous le bras…. Ce que je voulais répondre en commentaire, un autre l’a dit avant. Le sujet de la note que je voulais faire, on me l’a piqué la veille (Anydris, sans le savoir, m’a déjà fait le coup trois fois !! Je l’aurais tué !! LOL –mais tué gentiment, parce que je l'aime bien quand même…). Et qui plus est, ce que je voulais écrire est exactement écrit comme je voulais l’écrire, en mieux même. Décourageant, décourageant.
Enfin bref. Revenons à nos Beaux Mectons. J’espère que TarValanion ne m’en voudra pas, et ne me fera pas payer de droits d’auteur pour reproduire in extenso son commentaire ici. J’aurais pu l’écrire moi-même tel quel, de A à Z. :
« Je me sens un peu concerné par ce billet. Je me reconnais au moins dans deux descriptions : le paparazzo fou et celui qui se trouve pas beau.
C'est vrai que j'aime bien prendre en photos les bogosses que je croise dans la rue. C'est vrai que j'aime bien mater les choupinous qui passent. Mais je ne fantasme pas dessus. C'est plutôt un sens de l'esthétisme. Je me dis des trucs du genre "beaux yeux" - "beaux muscles" - "beau cul". Mais c'est tout. Et puis, comme m'a dit un sage un jour : "si ça se trouve, il est éjaculateur précoce". Mais je suis quand même conscient de la réalité : Personne n'est parfait, il faut savoir se contenter de ce qu'on a. Et de ce que l'on est.
Ce qui m'amène au deuxième point. Je ne me trouve pas beau. Je ne dis pas que je suis repoussant, ni même moche. Mais pas beau. ... Ouais, 6/10, si tu veux... »
Pour rajouter mon grain de sel au débat, je dirai que TiNours et moi sommes experts dans ce sport-là. A une époque, nous étions même fortiches. On a ralenti depuis quelque temps nos activités de paparazzi pédés mais sans les cesser totalement. Lui repérait de TRES LOIN les bombasses (il m’a toujours sidéré pour ça, moi qui suis myope comme un régiment de taupes !) « Il en arrive un, là, vite, tiens toi prêt !! » Moi, désespéré : « Mais OU ??? OU ??? OUHOUUU ?? » « Mais là, droit devant !!! VITE !!! ») Et puis CLIC ! Là c’était moi qui oeuvrais, dans une parfaite discrétion.
(Enfin, la plupart du temps...)
(Pour ceux que ça intéresserait : La BD est un extrait de l'album "Cours Chauds" de Raf Konig) humoriste allemand que j'adore, et sur qui je ferai sûrement une note un de ces jours... Bien sûr faut cliquer dessus pour agrandir)
La discrétion d’ailleurs, à l’époque des appareils argentiques, débouchait souvent sur de grosses déceptions une fois que l’on récupérait les photos développées… Soit trop loin, soit trop près, soit à côté de la plaque, soit trop flou.
Une seule fois, on avait réussi un cliché dont j’étais très fier. C’était un mec qui distribuait du courrier sur une jetée dans le Morbihan alors que nous attendions le bateau qui devait nous emmener à l’Ile aux Moines. C’était probablement la chasteté obligée inspirée par ce nom qui nous avait effrayés. Il fallait emporter au moins un petit souvenir ‘sexe’ avant de rejoindre la congrégation… J’ai fait CLIC, à toute vitesse, alors qu’il ressortait du bar où nous prenions un café en terrasse (« la Calanque ».. ? « la Calamité » ? « La Calas » ? J’ai oublié). Mais bon, elle était réussie ma photo, qu’en pensez-vous ? Il était mimi, non, le facteur ce jour-là… ?

Pour retrouver ce postier choupinou, afin de pouvoir le numériser et l'immortaliser ici pour vous, chers lecteurs, j'ai dû farfouiller dans une de nos deux caisses de tirages Kodak, remplies de clichés préhistoriques datant d'avant l’ère bénie du numérique (ça prend quand même moins de place, OUFFF...). Et, au détour d'une pochette, je suis tombé sur cette photo de moi qui m’a attendri tout plein.
Bon, c’est un pur hasard, d’abord, on déconnecte TOTALEMENT du sujet précédent. Je sais que je ne ferai jamais la couverture de Têtu avec ça. Je ne ferai jamais la une de Têtu avec quoi que ce soit d’ailleurs ! Mais ça n’a jamais été mon ambition dans la vie, d'être immortalisé sur leur couverture, heureusement…

Quelques remarques en passant :
-Bien sûr les deux petites ne sont pas mes filles, ni même mes nièces de par le sang, ceci dit je suis fier de pouvoir les considérer comme telles.
-Elles ont bien grandi depuis, je les vois toujours, avec même plus de plaisir que lorsqu’elles étaient bébés. Ados, elles sont encore plus intéressantes.
-Le premier commentateur qui saute sur l’occasion pour me dire que si elles ont bien grandi, moi j’ai bien vieilli prend ma main dans la gueule… (Pan’, gaffe à tes joues… !)
-Le premier qui me dit que ma barbe était affreuse (Pan' tu te TAIS...) et ne m’allait pas du tout perdra son temps : je l’ai gardée un été et puis j’ai ‘tout’ rasé (…). Têtu ne voulait pas de Barbus, pas de Pères de Famille, et, au final, pas de Lancelot. Même glabre, ils m’ont claqué la porte au nez. M’en fous. Que des tapioles parisiennes. Maintenant je fais les couvertures du Chasseur Français. Ca rapporte davantage.

17:25 Publié dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : photos, bomecs, têtu, souvenirs
01.05.2008
Les pages oubliées Fin
Lundi 5 août
18h40
Elisabeth, ça y est, je suis CHEZ LUI. Un an exactement après notre première rencontre. Je savais que je devais le revoir dimanche soir, mais je m’interdisais d’y croire jusqu’à ce qu’il me le confirme vendredi en fin de matinée. Ce sont les dernières heures qui ont été les plus horribles, dimanche entre 18h et 21h. Mes bagages étaient bouclés, et moi j’étais prêt. Je me suis allongé sur mon lit, dans ma chambre plongée dans l’obscurité : le temps et l’espace semblaient s’être rétrécis en un point unique : celui où j’allais LE revoir. J’avais l’impression que si je détournais mes yeux de ce point de lumière vers lequel je glissais doucement, alors il disparaîtrait à tout jamais. Je n’avais qu’un seul nom, un seul désir qui tourbillonnaient dans ma tête. Le reste n’existait plus, aucun bruit, aucune couleur, aucune odeur.
Il n’est arrivé qu’ à 21H. J’avais eu le temps de craquer vingt fois, de faire plein de serments intérieurement : « Je préfère qu’il ne vienne pas plutôt qu’il lui soit arrivé quelque chose sur la route » « S’il ne vient pas, je meurs mais je continuerai à l’aimer » « Même s’il n’est pas possible que je passe une semaine avec lui, que l’on me permette de le voir, ne serait-ce qu’une heure, ou même cinq minutes ».
Enfin, il est arrivé. Quand je l’ai vu entrer dans le garage, mon cœur a cessé de battre. C’était LUI, c’était bien lui que j’attendais depuis un an exactement ! Quand il m’a pris dans ses bras, je n’avais plus la force de parler, je ne pouvais que le serrer, le serrer comme un fou. Il m’embrassait le cou, le visage, on ne pouvait plus bouger de l’endroit où l’on était. On a essayé de se déplacer, mas au pied des escaliers, on n’a pu tenir, on s’est encore jetés l’un sur l’autre ! Il a passé ses mains sous moi et m’a soulevé, et j’ai refermé mes bras et mes jambes autour de lui. J’étais fou de joie.
Echange de nos cadeaux de ‘retrouvailles’, un nouveau prétexte à s’embrasser. Et puis j’ai fermé la maison et nous sommes partis. Cinq heures à passer bien sagement dans une voiture avec l’homme que j’aime. Au début, on se contentait de se tenir la main, mais sur l’autoroute, nos mains et même quelquefois nos bouches se sont égarées, défiant toute prudence sur la route….
On mourait de faim lui et moi alors on a voulu s’arrêter dans un Quick à Grenoble mais c’était fermé ! Je lui ai dit « Ce n’est pas grave, je préfère crever la dalle près de toi que d’avoir le ventre plein sans toi. » Il était mort de rire ! D’ailleurs il aime bien mon humour, il suffit que je lance une vanne pour qu’il se roule par terre ! Après ça on a failli tomber en panne d’essence sur l’autoroute : sueurs chaudes, mais finalement la voiture a calé en plein devant une pompe. Ouf. On s’est acheté des sandwiches qu’on a mangés en roulant, et même les trucs les plus infectes me paraissent délicieux en sa compagnie. Rouler dans sa voiture, manger avec lui, pouvoir le regarder, le toucher, le caresser, l’embrasser, chacun des gestes les plus simples me faisait l’effet d’un miracle après cette année de cendres.
On est arrivés chez lui à 3h40 du matin. J’étais crevé, j’étais intimidé par les ombres de sa femme et de ses enfants qui, tout en étant ailleurs en vacances, étaient tout de même présents. Mais il m’a emmené dans la chambre et a éteint la lumière… et tout le reste s’est effacé dans le bonheur, le plaisir, la tendresse. Je n’arrivais pas à croire que c’était bien LUI que je tenais dans mes bras, LUI, celui que j’avais tant attendu, désiré, pressé contre moi en pensée. Cette fois, ce n’était pas un mirage. A force de sauter, paumes ouvertes, vers le soleil, j’avais fini par le toucher.
Je me suis abandonné tout entier au plaisir.
Avec aucune fille auparavant je ne m’étais senti aussi désiré et aimé. Il est doux, il est tendre, il a peur de me faire mal , mas il ne sait que me remplir de joie sans cesse renouvelée.
C’était la dernière feuille de ce ‘journal’ que j’avais écrit entre les mois d’août 1990 et 1991. Je m’étais arrêté là, sur cet apparent « Happy End ». Qui n’en a pas été vraiment un. Je n’ai pas terminé cette semaine-là chez Franck, parce que sa femme a téléphoné pour dire qu’elle s’ennuyait seule avec les enfants en vacances et qu’elle voulait rentrer. J’ai dû avoir 5 jours de bonheur, si mes souvenirs sont bons. J’ai dû reprendre le train, vers une autre destination, un autre chemin de ma vie. J’étais « cassé » intérieurement, mais ce que je ne savais pas, pas encore, c’est que je laissais derrière moi une histoire condamnée dès le départ, et que le train m’emmenait vers du soleil, de la joie et du bonheur.
Pendant de longs mois par la suite Franck a choisi de garder le silence, de ne plus me donner de nouvelles. Bien sûr, j’ai encore souffert. Mais la souffrance n’était plus la même. Je pouvais mieux la gérer. Je n’étais plus seul. J’avais trouvé de l’aide, des bras aimants qui me maintenaient sans cesse hors de l'eau, des mains auxquelles je me suis accroché » de toutes mes forces pour ne pas sombrer. Et à force, j’en suis sorti.
Publier dans mon blog ces quelques pages extraites du gros paquet que j’avais écrit à l’époque m’a fait du bien, dans un sens. Avec 17 années de recul, on est tout étonné lorsqu’on redécouvre tout ça, on se surprend à sourire en recopiant. Par moments j’ai ri, par moments j’ai été incrédule devant la dose d’abnégation que cela impliquait : « Moi, MOI, j’ai accepté tout ça ? Cette attente, cette douleur quotidienne, cette insatisfaction perpétuelle ? »
Et pourtant je ne renie rien. Franck a été une des meilleures et des pires choses de ma vie, en même temps. Je lui ai reparlé, des années plus tard. Mais j’avais grandi. J’étais plus fort, en partie grâce à lui d’ailleurs. Le rapport de forces était inversé, à mon avantage. Ce jour-là, lui m’a dit qu’il était prêt. Il avait divorcé entretemps. Moi, je n’étais plus disponible pour lui. Ni sentimentalement, ni matériellement d’ailleurs.
Je l’aime bien, le Lancelot qui transparaît entre ces lignes. J’étais encore un ado naïf, entier, honnête, pur même. J’ai géré cette histoire seul (ou presque, Elisabeth et Christian ont été là tout de même, merci à eux) et, sur la durée, j’ai drôlement assuré. Toutes les fois où j’ai craqué, je l’ai fait seul, j’ai jugulé seul ma souffrance. « Le Dernier Empereur » ! Le soir où ce film est passé à la télé, j’étais seul, je me souviens, je n’avais pas éteint le poste pour me donner l’illusion d’une présence, mais je me souviens du film à travers un brouillard, un torrent de larmes.
Bon. J’ai survécu. Je voudrais bien pouvoir m’envoyer à moi-même un petit mot, une petite lettre à travers le temps « T’en fais pas, ça va bien se terminer ! Pas comme tu crois, mais je te jure, tu seras vachement plus serein et cool dans quelques années ! Promis ! Tiens le coup, range la serpillière ! »
When I go away I'll miss you
And I will be thinking of you
Every night and day, just...
Promise me you'll wait for me
'cause I'll be saving all my love for you
And I will be home soon...
Promise me you'll wait for me
I need to know you'll feel the same way too
And I'll be home, I'll be home soon...
Cet été-là, j'ai écouté Beverly Craven et son 'tube' des centaines de fois. Pour quelle raison ? Simplement parce qu'elle venait de sortir, et, après l'avoir entendue à la radio, j'avais immédiatement eu envie du single, que j'avais donc acheté. A chaque fois que je la réécoute, je repense, pas seulement à Franck, mais à notre histoire de cette époque. Je la mets ici pour conclure, en point d'orgue...
06:00 Publié dans Machine à remonter le temps | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : journal, souvenirs
30.04.2008
Les pages oubliées 3° partie
Lundi 21 janvier 1991
18H
Je viens d’appeler « là-bas » et c’est bien sûr sa femme qui m’a répondu. D’avoir entendu sa voix pour la première fois me l’a rendue soudain plus humaine, moins étrangère. Elle n’est pas mon ennemie. Je n’arrive pas à lui en vouloir. Ce n’est pas elle qui retient Franck, c’est lui qui se retient tout seul. S’il le voulait vraiment, il pourrait me donner plus souvent de ses nouvelles. Bien sûr, je lui ai raccroché au nez, mais pendant deux secondes, j’ai presque eu envie de lui parler. Tu imagines la conversation : « Je suis Lancelot, il ne vous a jamais parlé de moi ? Je l’aime et il dit qu’il m’aime. Ca vous choque ? Ce n’est pas si grave, vous savez…. Moins grave pour vous que pour moi, en tout cas. Vous, vous l’avez, et moi je n’ai rien du tout. Alors je ne vois pas où est la différence. Si ça vous gêne d’être mariée avec un homme qui aime les hommes, divorcez. Et si ça ne vous gêne pas, alors ce n’est pas la peine d’en faire un potage. Je vous jure que je ne tiens pas à vous faire du mal. A la limite, je préfèrerais qu’on soit bons amis. Oui, évidemment, le problème c’est que ça vous fait un choc. Vous ne vous doutiez de rien. Vous n’êtes pas très futée, soit dit en passant. Mais moi non plus je ne suis pas futé. Si j’avais su, je n’aurais pas choisi n homme marié. Mais on m’a pas tellement laissé choisir, vous savez. Ca s’est présenté comme ça. On s’est fait avoir tous les deux. Franck reste avec vous, mais il n’est pas heureux. Et avec moi il l’est, mais il ne peut pas rester.
J’avais été remué par deux réflexions que des mecs m’avaient faites :
Marc : « il ne quittera jamais sa famille pour revenir vers toi »
Michel : « Les hommes mariés te prendront tout et ne te donneront rien ».
Quand je me les répète, ces deux phrases, ça ne me fait plus aussi mal qu’au début. C’est peut-être bon signe ? Signe que mon cœur commence à admettre ce que mon esprit sait depuis longtemps ?
Je comprends mieux à présent pourquoi j’écris ces pages. Oui, bien sûr, pour ne pas oublier, pour graver ce que je vis depuis bientôt six mois. Mais en même temps, c’est pour me donner un semblant d’identité, ne pas me noyer dans mon amour pour lui . Tout cet amour, j’essaie désespérément de le canaliser à travers l’encre, de le faire sortir de moi, couler sur le papier, afin qu’il n’envahisse pas tout mon être. Ces feuilles sont des sortes de saignées rendues nécessaires. Quand je cesserai d’écrire, c’est que je n’aurai plus mal, parce que l’amour se sera tari. Je veux croire qu’il se tarira un jour. Parce que de toute façon, personne ne boit à cette fontaine. C’est peine perdue.
J’ai relu ces lignes il y a quelque temps. Je me répète souvent « je vais m’en sortir » « je progresse » « je finirai par y parvenir ». Bon, peut-être, et alors ? J’essaie de me battre avec les armes dont je dispose. Un cœur, un stylo. Ca ne concerne que moi. Moi face à moi. Lancelot qui aime face à Lancelot qui rationalise. Par moments, leur combat est si violent que j’ai mal physiquement. Mais quelle que soit l’issue, j’espère simplement qu’il y en aura une, rapide.
Je ne crois pas –finalement- que Franck lira jamais ces lignes. D’abord il n’en aurait jamais la patience. Ensuite, ce serait vraiment un très mauvais plan de ma part. Ma seule pauvre arme face à lui, ce sont ces pages gribouillées, un secret misérable. Ce n’est même pas un secret, puisque je vide ici tout ce que je ne peux lui dire, vu qu’on se parle trente secondes une fois toutes les trois semaines ; Alors, pour compenser, pour ne pas avoir l’impression de tourner trop à vide, j’écris tout mon amour pour lui. Au moins ça aura l’avantage de ne pas le lasser, puisqu’il n’entend rien, de cette façon-là.
Franck, pardonne-moi, mais il est des moments où je ne peux croire que tu m’aimes vraiment quand tu me laisses souffrir seul, ainsi, sans nouvelles. Voilà plus de deux semaines que je ne sais rien, que je commence à avoir mal comme lors de mes précédentes crises. Et pourtant tu sais que je souffre lorsque je reste longtemps sans rien savoir de toi, je te l’ai déjà dit. Moi pour rien au monde je ne voudrais que tu souffres. Je ferais n’importe quoi en mon pouvoir pour t’aider. Toi non. A chaque fois que je te fais des reproches en ce sens, tu me réponds : « Je n’ai pas pu » « Ce n’était pas possible » « Que veux-tu que je fasse ? ». Ce que je veux, c’est que tu essaies au moins de m’aider un peu. Je ne peux pas croire que ton travail et ta famille te soient sur le dos 24 heures sur 24. Cela, je ne peux l’admettre. Tu pourrais m‘appeler depuis des cabines si tu le voulais VRAIMENT. Puisqu’il paraît que ce que tu veux, tu l’obtiens. Eh bien puisque tu ne m’obtiens pas, c’est que tu ne me veux pas. Mais au moins dis-le moi en face une bonne fois. Alors tout sera clair.
Si un jour j’ai le courage de rompre, voilà le dernier mot que j’aimerais t’envoyer :
Toi tu es pareil au vent et moi je suis comme le lion. Tu as déchaîné la tempête, le sable qu’elle a soulevé a brûlé mes yeux, et la terre de ma vie est desséchée. Je t’ai défié par mes rugissements auxquels tu es resté sourd. Mais apprends, plus que tout, ce qui nous différencie : moi, comme le lion, je reste à la place qui est la mienne. Alors que toi, pareil au vent, tu ne sauras jamais quelle est la tienne.
Dimanche 17 février
15h10
Aujourd’hui, juste une petite pensée qui a jailli en moi à l’improviste, mais comme je l’aime bien, je veux la retenir en l’écrivant ici : c’est peut-être parce que je ne m’aime pas assez que je cherche à me faire aimer des autres.
06:00 Publié dans Machine à remonter le temps | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : journal, souvenirs, franck
29.04.2008
Les pages oubliées 2° partie
Lundi 14 janvier 1991
21h05
Nous sommes peut-être à la veille d’une guerre, et, bien que je me sente concerné par l’actualité et que j’angoisse comme tout le monde, mon regard intérieur demeure perpétuellement –en tout cas principalement- braqué sur mon égoïste petite évolution intime. Pour le monde entier, le 2 août signifie l’invasion du Koweit par Saddham Hussein, ce qui est donc à l’origine de la tension et de la crise actuelles. Pour Lancelot, le 2 août c’était le début d’une histoire d’amour. C’était de plus la date qui débute ces « pages ». Je n’ai évidemment pas fait exprès. Ce jour-là, je n’avais même pas regardé les actualités. Mon cœur à moi frémissait comme un oiseau sur une branche prêt à s’envoler. Depuis, il a pris son essor, il a frôlé le soleil, et il est retombé sur Terre dans la boue. Mais ce qu’il y a de plus important : il a continué à avancer, même si ce n’est qu’en pataugeant.
Je veux continuer, je veux croire, je veux tendre les bras vers quelque chose. Depuis quelque temps, j’ai réalisé que Franck ne sera peut-être jamais à moi (« peut-être »…..). Et même si je continuerai toujours à l’aimer, je veux parvenir à vivre sans lui, à vivre sans son espoir. Je suis Lancelot. Je suis MOI. Je vaux quelque chose à moi tout seul. Il y a de la force en moi, même si je n’y crois pas toujours. Peut-être pourrai-je construire quelque chose un jour ?
Pouvoir se débarrasser d’un seul coup de tous les doutes qui empoisonnent sa vie… ne plus avoir que des certitudes, savoir taper sur la table, voir les choses blanches ou noires au lieu de les voir grises ; balancer pardessus bord l’humilité, la franchise, la sensibilité, le besoin de tendresse, la peur des autres….
Tout en moi et autour de moi me crie de cesser d’aimer Franck, mais mon cœur est une machine qui continue à fonctionner désespérément à vide. Au début elle créait de la joie. Puis elle a fabriqué du sang. Maintenant elle ne brasse plus que du vent. Mais elle continue à tourner, avec un drôle de petit bruit rouillé, toujours, toujours…
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28.04.2008
Les pages oubliées 1° partie
Lundi 24 décembre 1990
10H50
Chaque année je fais un bilan à la veille de mon anniversaire. Comme je suis né le 10 janvier, c’est pratique, le bilan de l’année civile correspond à peu près à celui de mon année personnelle. Pourquoi ne pas le faire aujourd’hui, veille de Noël ?
1990 commencée dans les flonflons d’une soirée en boîte en Amérique. J’embrassais Heather, elle m’embrassait. J’ai voulu entamer l’année –et même la décade- en embrassant une fille. Ca allait bien donner le ton pour la suite de ma vie…
Les trois premiers mois : légèreté, travail, pas de gros problèmes. Il m’est arrivé d’en avoir marre, de vouloir rentrer en France, de plaquer les Américains ; j’ai eu des moments de crise avec Nancy, avec les enfants Treesh, avec le couple des Gaddis, avec Heather, même, à la fin… Mais au fond, j’ai bien rigolé. J’avais l’impression de jouer dans un film, je savais que tout ça n’était pas vraiment moi, donc que rien ne pouvait avoir d’importance véritable. Je les ai tous aimés, mais avec ce sentiment d’éphémère que l’on éprouve à chaque séjour dans un pays étranger, et qui, au lieu de peser sur les choses, les relativise, les rend plus légères.
Les trois mois suivants, de début avril à fin juin, je suis rentré en France. J’ai retrouvé tout le monde. Je n’ai pas eu le temps de rêvasser aux USA, je devais mettre mon mémoire en forme. J’ai vécu à Aix, à Gréoux, il faisait beau, mon travail avançait, j’étais bien, j’étais bien. Je vivais avec Tennessee Williams, avec ses personnages, Blanche, Brick, Maggie, Laura, Tom. J’ai revu Agnès, on a fait tous les deux semblant d’avoir oublié l’été dernier. J’ai revu l’équipe des copains. Il y a eu la crise de Nathalie que j’ai essayé d’aider. Elle et moi avons presque frôlé quelque chose, il y a eu une ambiguïté légère pendant un court moment et puis tout s’est effacé puisqu’elle a retrouvé Olivier. Je m’en moquais, seul mon travail comptait ; tous les week-ends je tapais sur mon clavier comme un dément, je m’amusais beaucoup.
Et puis Elisabeth est revenue, il y a eu la fête de la musique, et ma soutenance de mémoire le lendemain matin. Ils m’ont gardé une heure et demie sur le grill, mais ils ont été très sympas et j’ai empoché mon 16 avec satisfaction.
Une semaine après, je rencontrais Christian au Parc Jourdan.ca a été le début de ma « troisième période » , l’été. J’ai sauté le mur, j’ai franchi le pas. Il m’a appris plein de choses, il m’a aidé à aller plus loin en moi-même, jusqu’à ce que je bute dans le 1er août : ma rencontre avec Franck sur un réseau. Si Nat ne m’avait pas appelé au téléphone pour me proposer ce boulot, je n’aurais pas eu l’occasion d’utiliser le minitel, je serais passé à côté de tout ça. A partir de là, le temps s’est dilaté, il n’a plus ressemblé pour moi à une ligne, mais à de l’espace, à une bulle où je flottais –où je flotte- sans savoir où et quand tout recommencera. Mon amour a rempli ma vie, est-ce un bien, est-ce un mal ? J’ai été heureux, si heureux. Et puis la « quatrième période » a commencé. Le point de départ est beaucoup plus vague, je le situe environ au moment où fin septembre j’ai passé mon oral de littérature américaine, pour compléter la Maîtrise.
Cette dernière période a bien été la pire. D’une part Franck, que j’attends sans savoir quand je pourrai lui parler, le voir, le toucher. D’autre part le CAPES, les cours et les profs, tous ces gens qui m’ont pris la tête. Seul point positif dans ces trois derniers mois : Elisabeth à qui j’ai eu mille fois raison de tout dire. Heureusement je l’ai. Heureusement.
Mais, en gros, j’ai beaucoup progressé. Mon bilan n’est pas tristement nul, comme à l’époque où j’étais en médecine. J’apprends, je fais des efforts, je m’oblige à avancer : « Hue, mauvaise carne ! » En attendant de vivre, j’organise ma survie. Je ne suis plus spectateur, je me suis jeté dans la mêlée. J’encaisse des coups. Ca fait mal, mais ça fait progresser. Même si le cheminement est très lent, je finirai bien par arriver quelque part ?
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03.10.2007
De fil en aiguille...
Après avoir pris connaissance de la note d’Orpheus sur le dernier CD d’Annie Lennox, ‘Songs of Mass Destruction’ (que je me suis dépêché de me procurer), j’ai profité d’une de mes matinées libres entre deux paquets de COPIES pour me faire un concert perso sur ma platine. Tout y repasse : le petit nouveau-né bien sûr, mais aussi Diva, Medusa, Bare, et les « vieux » Eurythmics.
Et, bien sûr, inévitablement, au tournant d’un vers, ‘So let’s go out into the rain again… just like we said we always would…’ de fil en aiguille, chaque chanson, chaque note de musique engendrant un souvenir, je repense à Bruno.
Ah, Bruno, Bruno, Bruno…
C’est même pas ce que vous croyez.
Bruno a été (et il est toujours, je pense, même si tellement de choses se sont passées depuis) mon meilleur ami mec. Il est hétéro 100%. Rien de sexuel entre nous.
On s’était rencontrés sur les bancs de la fac à l’époque où j’étais en médecine. Oui, aucun rapport avec mon métier actuel, je sais, mais bôf, les méandres de la vie… quelquefois la vague te rejette sur une plage bien lointaine du port où tu avais embarqué, et complètement différente du pays où tu désirais aller… pas que dans le domaine professionnel d’ailleurs…
Alors donc et Bruno ?
C’est quelqu’un qui a bouleversé ma vie.
Ca a commencé de façon assez classique entre potes : des fous-rires inextinguibles sur les bancs de l’amphi (le prof de physio : « nous nous trouvons donc en présence de sang défibriné et déplaquetté, qu’on a refibriné… » Bruno, tout bas : « …et replaquetté… »)
OUAAAAAAAARFFFFFFF....!
Je suis excellent public pour ce style de conneries même pas marrantes, hors contexte. Je me plie, je me tords pendant les trois heures qui suivent. Ça peut être très gênant selon où je me trouve, quelquefois faut vider les lieux !
On révisait le concours ensemble. Right by your Side
On passait des heures à discuter la nuit, dans sa voiture ou dans la mienne. De 11h du soir à 4h du matin, le temps ne comptait pas à cette époque, on en avait tellement dans nos mains.
Il m’a initié au ski.
Je l’ai initié au scrabble.
Je lui ai fait découvrir Barbra (c’était à l’époque de la sortie de Yentl) et lui il m’a fait découvrir Eurythmics.
Il m’a fait rencontrer Corinne l’année suivante ; Who’s that Girl ? Corinne, c’était la nana dont il était amoureux. Et elle l’était de lui elle aussi.
Et j’ai immédiatement adoré Corinne à son tour. Le courant est tout de suite passé entre nous. Rien de calculé, aucune hésitation. Le coup de foudre amical. Instantanément. J’étais à l’aise avec elle, et elle avec moi. On avait des tas de choses à se raconter, quand Bruno était là, et même et surtout quand il n’y était pas ! Sweet Dreams.
Bien sûr, à l’époque, même si j’étais dans ma « fausse période hétéro », je savais. Je savais. I need a man. Mais surtout la question importante, c’était : quels étaient mes sentiments réels vis-à-vis de Bruno ? Le raccourci était facile à prendre !
Je l’aimais, mais je n’étais pas amoureux de lui. Love is a Stranger of a Different Kind.
Je l’admirais pour tout ce qu’il était, je le trouvais même beau physiquement, mais je n’avais pas de désir physique pour lui. Impensable.
J’avais eu pour lui (comme pour Corinne un an plus tard d’ailleurs) un coup de foudre amical Je me répète, mais je ne trouve pas d’autre expression appropriée.
Bruno fait partie de ces gens à la personnalité brillante, fascinante, qui marque les personnes qu’il côtoie. Les gens l’adorent (le plus souvent) ou le détestent (très rarement) mais il ne laisse jamais indifférent. Jamais. There Must be an Angel.
Corinne non plus. Un caractère fort, droit, honnête. A la fois moins inflexible que Bruno (en apparence) mais beaucoup plus en réalité. Elle et moi étions très proches. Nous l’avons toujours été. Sisters are Doin’ it for Themselves, LOL
Nous avons fait plein de virées, de vacances ensemble : dans les calanques de Marseille, ou ski à Pra Loup, au concert d’Eurythmics dans les arènes de Fréjus….
Après mon échec (Here Comes the Rain Again), puis celui de Corinne l’année suivante en médecine, et la réussite de Bruno, nos vies ont divergé mais on ne s’est jamais séparés. Bruno a continué brillamment, comme prévu (il était fait pour ça, nous non) et Corinne et moi avons recollé les morceaux de nos vies de notre côté. Ca a été dur sur le moment, mais on y est parvenus, chacun à notre façon. Et, bien sûr, j’ai continué à les voir.
Ils ont vécu ensemble plusieurs années.
Ils ont eu une fille. Magnifique. Miracle of Love.
Ils se sont séparés.
Ce moment-là a été très dur pour eux, bien sûr. Mais pour moi aussi. Comme si une institution sacrée à laquelle je croyais se cassait le nez. Les doutes, l’incertitude. Rien ne dure, rien ne mène à rien. Une nouvelle vague, une nouvelle tempête, toutes les cartes sont brouillées, on recommence tout à zéro.
Une nouvelle plage, inconnue et donc hostile au départ.
When tomorrow comes…
Curieusement, je suis resté proche de Corinne pendant cette période-là. Et j’ai perdu Bruno de vue. Pas par choix. Je n’ai jamais voulu prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre. Mais la « vague » de Bruno, elle l’avait emporté dans un endroit où il ne voulait pas qu’on le rejoigne. Les ponts ont été coupés. J'en ai souffert. Thorn in my Side. Mais on ne s’est jamais oubliés. Forcément, j’avais de ses nouvelles par Corinne, qui restait en lien avec lui. Et puis de toute façon, Bruno, c’était quelqu’un qui avait trop bouleversé ma façon de penser, d'être, autrefois pour que je puisse tirer un trait définitif sur lui.
Better to have loved and lost than never to have loved at all.
Entretemps, il s’est marié, il a eu une deuxième fille.
Et puis, il m’a retéléphoné il y a plus d’un an. It’s all right, Baby’s coming back
Et lorsque ma mère a été opérée, dans l’hôpital où il est maintenant interne, il s’est trouvé que la nuit que je devais passer auprès d’elle, pour l’aider si elle se sentait mal, il était de garde. Coup de chance.
Après que ma mère s’est endormie, Bruno et moi avons renoué avec les vieilles habitudes d’il y a 20 ans : conversation nocturne, de 23h à 3, 4H du matin…
Il y avait beaucoup de retard à rattraper, dix ans de vie sous silence à nous raconter mutuellement. Les grandes lignes, on les connaissait, mais les détails, c’est bien ce qu’il y a de plus important, les détails… c’était ça qui manquait. Nuit magique. Un voyage dans le temps, mais à l'envers. Comme si les deux mecs de 20 ans d'autrefois étaient restés les mêmes intérieurement mais s'étaient subitement amputés de 20 autres années et se retrouvaient face à face, en quadragénaires, à se demander ce qui leur était arrivé entretemps. Quand je le regardais, je le trouvais assez peu changé physiquement, et pour moi c'était comme de regarder ma jeunesse, avidement, dans un film. C'est vrai que mes 20 ans, c'était lui. C'était.
Tout comme l'enfant qu'on a été, l'ado est toujours là. Il suffit de remuer un peu.
Lui a toujours su me remuer.
Le contact est renoué.
Pour longtemps, j’espère.
It seems our lives have taken on a different kind of twist
Now that you have given me the perfect gift
You have given me the gift...
And we have fallen from our shelves
To face the truth about ourselves
And we have tumbled from our trees
Tumbled from our trees...
And I can almost...
I can almost hear the rain falling
Don't you know it feels so good
It feels so good...
So let's go out into the rain again
Just like we said we always would
Annie Lennox The Gift ("Diva")
(Pourquoi les chanteurs parlent-ils mieux de nous que nous-mêmes ? C’est rageant à la fin…)
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